Mort-Homme - 4 - 96e R.I. - du 18 mai au 28 juin 1917. - Ernest Olivié - Grande Guerre 14-18

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Mort-Homme - 4 - 96e R.I. - du 18 mai au 28 juin 1917.

1917 > Cote 304/Mort-Homme

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En réserve au P.C. 320.



- Vendredi 18 mai 1917 -

Nous montons le soir à Gers pour aller chercher le mort de la 6e compagnie. Rien de spécial. J’ai repris ma place auprès de M. Dufeu.

- Samedi 19 mai 1917 -

Encore une autre victime à la 6e Compagnie. Décidément ils n’ont pas de chance. C’est un bleu de la classe 17. Il est mort à peu près sur le coup.


- Dimanche 20 mai 1917 -
Fête de la Bienheureuse Jeanne d’Arc

Je célèbre la messe de 10 h 30 chez le Commandant, bonne assistance. J’invite tout le monde à prier pour notre bienheureuse patronne. On chante quelques cantiques plutôt mal réussis.


Aux Bois Bourrus.

- Lundi 21 mai 1917 -

Aucun incident dans la journée. Le soir vers minuit, ma compagnie (5e) doit aller passer 6 jours aux « Bois Bourrus » pour venir travailler la nuit en ligne. Dès ce soir, elle fait sa 1ère nuit de travail sous un orage épouvantable qui dure au moins 3 heures. Nous devons faire 4 nuits de travail, celle-ci compte déjà pour une. Au départ nous ne sommes pas prévenus, de sorte que les 4 brancardiers nous partons tout seuls sans trop savoir le chemin, il fait très obscur. Au petit jour, nous arrivons aux « Bois Bourrus ». Un bon café et on s’installe pour dormir, bien tranquilles dans une petite cagna.


- Mardi 22 mai 1917 -

Journée splendide. Site très agréable. On occupe une immense redoute faite depuis l’offensive de Verdun, on pourrait y loger 2 ou 3 régiments : 2 étages superposés ou plutôt 2 souterrains très humides, nombreuses couchettes, éclairage électrique mais quelques heures seulement dans la journée, justement aux heures où tout le monde est dehors, car l’on prend son repos à l’ombre, au grand air, c’est délicieux, les oiseaux chantent tout autour ; en avant de nous, des batteries tirent de temps à autre. A nos pieds, Germonville, petit hameau d’une dizaine de grandes fermes plus ou moins abîmées où se cache tout un monde d’embusqués.


Les Boches savent y taper de temps en temps. A droite plus loin, Béthelainville dont la flèche de l’église se profile au fond d’une belle vallée. A notre gauche (en regardant Verdun) Marre, autre village à moitié détruit et enfin, à l’horizon, du même côté, la crête de Douaumont, dénudée, bouleversée, semblable à un désert. Tout près de nous le Fort des « Bois Bourrus » encore bien intact derrière lequel s’abritent de nombreuses batteries de tout calibre.
Je suis vraiment heureux de passer quelques jours dans un site si agréable. Ce soir, nous n’allons pas au travail.


- Mercredi 23 mai 1917 -

Sainte Messe dans une pauvre cagna. Pendant ce jour, je vais faire quelques achats à la coopérative de Germonville. Je trouve quelques confrères et amis à l’équipe de Q. B. O. qui se trouve là.
Le soir nous allons travailler en ligne. Départ 21 h , 2 heures de travail. Je fais la rencontre du caporal Fournier, séminariste, au chantier même ; on cause un brin. Nous rentrons vers 3 h 30 par une nuit belle et fraîche. Sainte Messe en arrivant et repos.


- Jeudi 24 mai 1917 -

La journée se passe comme d’habitude. Le soir, je ne vais pas au travail, car il n’y a que deux brancardiers qui suivent la compagnie chaque soir.

-
Vendredi 25 mai 1917 -

Je commence à préparer un bout de sermon. C’est en effet la fête de Pentecôte dimanche et je me propose de dire la Sainte Messe en plein air pour ma compagnie. Dans les bois, je trouve toute la tranquillité voulue.
Le soir, j’accompagne la compagnie au travail. Nous rentrons vers 3 h 30 du matin, la tâche a été un peu plus rude aujourd’hui. Je vais dire la Sainte Messe à 8 h à la chapelle du village.

- Samedi 26 mai 1917 -

Repos pendant la journée. J’en profite pour tout préparer pour la journée de demain. Je vais cueillir des fleurs dans les bois : campanules, muguet, marguerites. De tout cela, je vais faire de magnifiques gerbes ; quelques vieilles boîtes de conserves ramassées par-ci par-là serviront de pots de fleurs.

- Dimanche 27 mai 1917 – Fête de Pentecôte -

De bonne heure, je me mets à l’œuvre pour dresser et préparer mon autel ; 2 braves garçons de ma compagnie m’aident. Au pied d’un hêtre touffu, nous élevons un véritable reposoir enseveli sous les fleurs et la verdure. Je suis content car de ce côté-là, il n’y a vraiment rien à désirer. A 9 h, coups de clochette pour prévenir que la messe commence. Les Poilus s’approchent timidement. Ils faisaient presque des détours. Un grand nombre, hélas, ne se dérangent même pas pour y venir, quelle indifférence, quelles lâchetés de la part de plusieurs ! Enfin la messe commence, messe sans chants malheureusement, car il n’y a personne  qui puisse le diriger et le nombre des assistants n’est pas assez grand. Après l’Evangile, je leur adresse quelques mots ayant trait aux leçons qui se dégagent de la Fête du jour ; je m’en tire assez bien. Le capitaine m’invite à déjeuner ; je le remercie, car je ne veux pas m’exhiber à sa table aux yeux de tous. L’après-midi, je vais passer quelques heures avec des confrères à Germonville (abbés X et Renoir du diocèse de Mende - véritable orthographe : Renouard ).

Montée en 1ère ligne.

Le soir à 9 h, départ pour la relève, car hélas, nos 6 jours sont finis. Nous arrivons sans incident jusqu’au colonel. Mais au moment où nous nous engageons dans les boyaux, les Boches se mettent à ouvrir un feu d’enfer sur tout le secteur. Entre 2 longues rafales nous arrivons en ligne sans casse. Mais là, ça reprend de plus belle. Grâce à Dieu, personne n’est touché. Sans nul doute, les Boches ont eu vent de notre relève. Nous montons en 1ère ligne à la droite du bataillon en liaison avec le 81e.


- Lundi 28 mai 1917 -

Je vais dire la Sainte Messe à la place d’armes où se trouve M. Dufeu. J’y vais assez tard vers 10 h. Journée calme.
Vers 1 h du matin, tentative de coup de main de notre section franche  qui ne tente rien du tout quoique le temps soit favorable. M. Dufeu s’est rendu sur les lieux.


- Mardi 29 mai 1917 -

Rien d’extraordinaire dans la journée.
Le soir vers minuit, terrible lutte à la grenade Cote 304 sans artillerie. Nous saurons demain que les nôtres ont fait un coup de main qui nous a valu une dizaine de prisonniers. Vers 2 h du matin, notre section franche réussit aussi à passer dans un poste boche ; elle a fait, paraît-il, quelques dégâts chez ces derniers, mais n’a ramené, paraît-il, qu’un casque ( !). Deux patrouilleurs de la section sont blessés par les balles des camarades, blessures assez légères d’ailleurs.

- Mercredi 30 mai 1917 -

Lutte d’artillerie dans la journée à 304 notamment. Vers 10 h 30 du soir, lutte de grenades, puis d’artillerie, formidable d’abord à 304. Puis les Boches se mettent à arroser tout notre secteur de Mort-Homme : il ne fait pas bon par-là durant au moins 1 heure.
Heureusement nos corvées de soupe n’étaient pas encore rentrées. Pas un seul blessé. D’ailleurs, vers 2 heures du matin, sans que nous sachions pourquoi, un autre tir très servi se déclenche. Encore rien dans le bataillon. Dieu soit loué !



- Jeudi 31 mai 1917 -

Journée calme et la nuit aussi relativement. Grande lutte d’engins de tranchées V.B. et grenades à fusil.


- Vendredi 1 er juin 1917 -

Tandis que je célèbre la Sainte Messe vers 10 h30, un formidable duel d'artillerie s'engage à la Cote 304 : il dure bien jusqu'à midi sans qu'on sache pourquoi ; toute la crête disparaît sous la fumée des éclatements et les gerbes de poussière. Puis brusquement tout retombe dans le calme, comme par enchantement. On apprend dans la soirée que les Boches ont fait par-là un coup de main qui leur a valu quelques prisonniers. Voir  site du Chtimiste.
Soirée calme jusqu'à la nuit. Alors seulement les Boches se mettent à nous envoyer des "minen" énormes qui ébranlent tout. Personne n'est touché de notre compagnie. Malheureusement une corvée de la 10e Compagnie en a reçu une en plein : 4 morts affreusement mutilés et 1 blessé grave. Nous ne sommes pas nous-même avertis.

- Samedi 2 juin 1917 -

Sainte Messe à 9 h à la place d'armes. Journée calme. Quelques grosses torpilles le soir. A la nuit, nous enlevons les restes de pauvres tués de la

nuit dernière. Ce n'est plus qu'un paquet de chairs et de vêtements absolument en charpie. Quelle horreur ! Il reste encore un autre corps qu'on ne peut pas découvrir et qui vraisemblablement a été volatilisé.

- Dimanche 3 juin 1917 -
Fête de la Sainte Trinité

Sainte Messe à 10 h 30 chez le capitaine. Repos et prières pendant le restant de la journée qui est très calme. Lettre attendue de Marius qui est en perme. Elle me comble d'aise, car son silence commençait à me troubler.
On découvre les débris du cadavre du 4e mort, on l'ensevelit sur place. L'abbé Dufeu bénit sa tombe.

- Lundi 4 juin 1917 -

Rien de spécial à noter. Calme passable. Quelques grosses bombes le soir dans la direction des corvées qui travaillent. Vers 11 h (du soir) nous descendons en réserve Place d'Armes et Laborderie. La 6e Compagnie nous remplace en ligne. Mon peloton se trouvant à Laborderie, c'est à ce poste de secours que je prends place : 4 musiciens sont avec nous.

- Mardi 5 juin 1917 -

Journée très chaude mais calme. Vers 8 h, je vais célébrer la Sainte Messe à la Place d'Armes chez le Père Dufeu. Pendant le jour on flâne à l'ombre. Je travaille avec ardeur à la fabrication de 2 candélabres qui sont destinés à orner notre autel à la messe de dimanche.

- Mercredi 6 juin 1917 -

De bon matin vers 5 h, on nous annonce un blessé à aller prendre à la Place d'Armes : c'est un caporal assez sérieusement atteint. Les Boches pendant la nuit ont bombardé assez violemment.
Il a fait un orage épouvantable qui a duré toute la nuit. Dans les boyaux, de l'eau jusqu'aux genoux ; on y va carrément. Nous devons à travers le boyau porter notre blessé jusqu'au P.S.C. d'où il est évacué immédiatement. En rentrant, Sainte Messe. Je me mets en devoir de sécher pieds, souliers et chaussettes. Grâce à Dieu, c'est très aisé car il fait très chaud. Rien de nouveau dans la journée.

- Jeudi 7 juin 1917 -

Rien à signaler de notable.


Aux Bois Bourrus.


-Vendredi 8 juin 1917 - Samedi 9 juin 1917 -

Journée tranquille. Relève le soir vers minuit. Tout le bataillon va aux "Bois Bourrus", c'est ainsi qu'on va faire désormais. Le "Clair Chêne" est réservé au régiment de la Division qui pendant 15 ou 20 jours prendra des demi-repos. Pour l'instant c'est le 122e aux "Bois Bourrus".
Nous arrivons au petit jour. Heureusement que je trouve à me loger très convenablement à une cagna d'artillerie qu'habite l'aumônier d'un groupe du 98 (?) (abbé Chauvet de Mende) actuellement en permission. Le Père Dufeu m'a réservé cette place. Je dis la Sainte Messe en arrivant.
Les compagnies sont logées dans une redoute profonde, bien aménagée, mais très humide. Aussi la plupart des Poilus préfèrent loger en plein air au pied d'un arbre sous leur toile de tente. Quelques heures de sommeil, puis ma messe. M. l'abbé Teissandier, autre aumônier, brancardier du 56 e, vient me tirer de mon doux repos. Je suis du reste très heureux de faire sa connaissance. Pendant la journée, on s'entend ensemble pour l'organisation des offices du lendemain. Messe en plein air, mixte, artillerie et infanterie à 9 h 30. Petites vêpres à 15 h 30.

- Dimanche 10 juin 1917 -

Je dis la Sainte Messe à 7 h à la petite chapelle (ancienne cuisine) aménagée par les soins de MM. les aumôniers de l'artillerie. Quelques communions.
Puis à l’œuvre pour dresser et fleurir notre autel. Rien n'est plus aisé dans ce coin qui, quoique ravagé par les obus et la hache, a revêtu néanmoins une belle parure de printemps. Aussi notre autel ne manque pas de chic : peut-on faire moins pour honorer notre Dieu en ce jour de solennité de Fête Dieu.
Nous voudrions surtout que les cœurs s'épanouissent aux grâces du Bon Maître, qu'ils viennent nombreux se prosterner devant cet autel, pauvre Reposoir, où il daignera descendre et séjourner quelques instants. Mais hélas, nous constatons la même indifférence : 60, 70 hommes peut-être, artilleurs et fantassins, viennent se grouper autour de l'autel. Tandis que la masse de loin jette des regards indifférents, sinon hostiles, à ce petit groupe d'amis de Jésus. Combien de lâches parmi tous ceux qui se tiennent ainsi à l'écart, combien d'assujettis au démon de l'orgueil et du respect humain : que Dieu les touche, tous ces pauvres malheureux que la mort guette à chaque instant et qui feignent de ne pas y prendre garde.
Notre grand-messe n'en est pas moins solennelle. Un violoniste artilleur accompagne les divers chants, mais il manque un peu d'entrain. Je regrette que ces artilleurs gâtent un peu la fête en faisant un peu trop bande à part pour montrer leurs talents, médiocres du reste. M. Dufeu qui pontifie, parle sur le Sacré-Cœur, un sermon sur l'Eucharistie à mon humble avis eut été mieux placé, mais M. l'aumônier a voulu ainsi préparer les cœurs à une digne célébration de la Fête du Sacré Cœur qui pour nous sera avancée d'un jour : jeudi au lieu de vendredi, puisque ce jour-là nous serons en ligne. Pour jeudi, il annonce une messe à 8 h. Après l'élévation "Panis Angelicus" de César Franck par un artilleur. A la fin Cantate à Jeanne d'Arc ( l'étendard) avec accompagnement de basse, peu de circonstance et médiocrement chanté du reste : ces artilleurs sont un peu "trouble-fête".
A 15 h Vêpres, peu d'assistants : c'est désespérant et pourtant Dieu supporte bien qu'il en soit ainsi. Pourquoi désespérerions-nous ? Prions beaucoup pour que cette indifférence de nos poilus fasse place à l'accomplissement intégral de leurs devoirs chrétiens. C'est notre devoir à nous, prêtres soldats, de prier et de prier beaucoup pour ces pauvres âmes. Le faisons-nous assez ? Hélas, non !
A la nuit le bataillon va travailler en ligne, il en sera ainsi chaque soir. Boyer et Bouty, mes co-brancardiers, suivent la 5e Compagnie au travail.

- Lundi 11 juin 1917 -

Rien de spécial pour la journée. Le soir, au travail avec la compagnie. La nuit se passe sans incident. Nous rentrons vers 3 h du matin. Ce va-et-vient est très fatigant. Je dis la messe en rentrant, puis je me repose après la soupe.

- Mercredi 13 juin 1917 -

De nouveau au travail le soir. Aucun incident à noter.


- Jeudi 14 juin 1917 -

M. Dufeu dit sa messe vers 3 h, quand les compagnies rentrent du travail : 5 ou 6 communions parmi ces braves Poilus qui retournent du travail. A 8 h, je célèbre à mon tour le St Sacrifice ; quelques communions.
Vers 9 h, bombardement par obus de gros calibre, jusqu'à 1 h de l'après-midi. Il est dirigé surtout contre les batteries de 75 disposées en avant de nous, mais plusieurs obus arrivent par delà nos abris. Un malheureux artilleur, surpris au dehors par un éclat meurtrier, est tué net. Il ne respirait plus quand je me suis porté à son secours et lui ai donné la sainte absolution ainsi que l'extrême-onction sous condition. Vers 1 h, le bombardement prend fin : on peut alors respirer et manger la soupe.

Montée en ligne.

A 21 h 30, on monte en ligne. Nous allons sur la gauche : "Croix de Fontenay". Je m'installe au poste de secours de Netter.

- Vendredi 15 juin 1917 -

Sainte Messe au P.S. à laquelle assiste mon fidèle servant de messe (Touret). Il représente très dignement la compagnie entière auprès du Sacré-Cœur, dont on célèbre la fête. Pas d'incident dans la journée.

- Samedi 16 juin 1917 -

Rien à noter. Chaleur vive, calme parfait dans le secteur. Quelques envols de bombes boches sont vite réprimés par des rafales soignées de 75.
A 1 h 30 du matin, nous nous rendons, M. le médecin auxiliaire et moi, auprès d'un officier de la 10e  C nie que nous évacuons ; il parait sérieusement malade. Vers 3 h seulement, on se couche.

- Dimanche 17 juin 1917 -

Sainte messe à 10 h 30 chez le capitaine. Journée assez calme. Quelques obus sur nos lignes.

- Lundi 18 juin 1917 -

Dans l'après-midi, bombardement assez serré de nos lignes et des boyaux d'accès, avec des gros calibres. Grâce à Dieu, pas d'accident. Le soir vers 11 h, relève. Nous descendons au P.C. 320 ( Colonel) pour 4 jours.

Au P.C. 320.

- Mardi 19 juin 1917 -

Sainte messe à 8 h. Travaux de désinfection et autres, pendant la journée. La nuit, la compagnie va travailler en ligne jusqu'à 2 h du matin. Nous ne la suivons pas, car nous sommes obligés de rester ici, à la disposition du Poste de Secours Central.

- Mercredi 20 juin 1917 -

Le soir, nous descendons de Gers, où nous allons tous les jours porter du matériel. Un petit blessé à la 6e  C nie.

Lettre de Marius à son frère Ernest.

Le 20 juin 1917

Cher Frère,

Je t’envoie deux mots de lettre pour te donner de mes nouvelles qui sont toujours fort bonnes ; pour l’instant la santé est fort bonne, et j’aime à croire que ma lettre t’en trouvera de même.
Je viens de faire 4 jours de première ligne. On est en réserve en ce moment, pas bien loin ; par exemple, ça y barde plus qu’en première ligne, mais j’ai chopé un filon pour les 4 ou 5 jours qu’on va y rester. Je suis à un petit poste de coureur  j’ai presque rien à faire. J’ai une bonne sape boche sous une route, tu parles si je rigole du métro quand il passe par-là, même quand il casse au-dessus, seulement ça ne va pas durer, il faudra aller reprendre la première ligne pour quelques jours encore avant d’aller au repos. En attendant, tu peux croire que j’ai fait de bons roupillons, manger et dormir, voilà mon boulot, et tu peux croire que j’arrive à bien remplir ma journée. Pendant ce temps-là, les copains travaillent dur à faire des abris. Tu comprends, on est dans les lignes boches, et on n’a rien de confortable, surtout en première ligne, une niche creusée dans le parapet, ça n’a rien de bien sûr. Ma première impression a été bien pénible de me voir entrer dans ce trou qui peut très bien me servir de tombe.

A présent, je me trouve bien heureux d’en avoir un bon, c’est vrai qu’il est comme tu le fais. Avant-hier, il est tombé un orage, j’ai failli me noyer dans mon trou. Je te certifie que j’ai pris une douche, je n’en suis pas encore sec ; les boyaux sont pleins d’eau, mais tous ces petits détails, tu les connais mieux que moi.
Nous sommes assez bien nourris, quand ça arrive, mais on touche beaucoup de conserves, sardines, beurre, et j’en ai toujours d’avance, alors je n’ai pas peur de la disette. Moi je croyais que ça coupait l’appétit, j’ai une faim du diable.
Et toi, cher frère, que deviens-tu ? J’espère que tu auras toujours un peu de chance et que tu vas aller bientôt en perme, voir notre bonne maman. Elles ne se doutent pas que quand ça tonne de trop près, on pense bien à ceux qui nous sont chers, il faut y passer pour le comprendre. Donc, ne t’en fais pas pour moi, et je te certifie que je n’ai pas eu peur. Naturellement, je n’ose plus rien espérer de la chance qui m’a si bien servi jusqu’à présent. Il faut toujours avoir confiance en Dieu, comme tu me le dis si bien.
Bonne santé et bon courage.
Je t’embrasse affectueusement.
      Marius


- Jeudi 21 juin 1917 -

Rien à noter pour la journée.

Montée en ligne.


- Vendredi 22 juin 1917 -

Journée calme mais orageuse. Il pleut assez violemment. Le soir, relève de la compagnie. Nous montons à Gers relever la 7e  qui va à son tour relever la 6e  à Croix de Fontenay-Netter. Tout se passe dans le plus grand calme.    

- Samedi 23 juin 1917 -

Vers 7 h 30, je vais célébrer la Ste Messe chez M. Dufeu à 320. Beaucoup de boue dans le boyau. Journée ensoleillée et agitée. Bombardements violents pendant toute la journée de part et d'autre de la Cote 304. Quelques obus ou bombes sur le Mort-Homme. Nous n'avons pas de blessé.

- Dimanche 24 juin 1917 -

Ste Messe à 10 h 30 chez le capitaine : une dizaine d'assistants.
Journée encore agitée par des bombardements réciproques, dans tout le secteur. La nuit dernière, le 143e a opéré un coup de main qui lui a valu 6 prisonniers. Les Boches sont donc en colère. On craint qu'ils veuillent prendre la revanche. On est plus ou moins en alerte. Rien cependant d'anormal dans la journée, ni pendant la nuit.
Un avion boche pique sur une de nos saucisses (ballon attaché à un câble pour observer les lignes ennemies). Nous observons très nettement l'opérateur qui descend en parachute. L'avion change brusquement de direction, on ne sait pourquoi. La saucisse reste intacte.

- Lundi 25 juin 1917 -

Ste Messe à 8 h, à 320. Rien de spécial dans la journée, il fait bien chaud. Le bombardement est assez intense de part et d'autre à 304.

- Mardi 26 juin 1917 -

Rien de spécial à noter, sauf l'arrivée d'un nouveau colonel (M. Carré) qui, parait-il, n'est pas un clérical ; de ce fait, l'esprit religieux du régiment, qui n'était pas excellent, ne va pas redevenir meilleur, c'est très fâcheux. Il parait s'intéresser au Poilu et prendre soin de ses intérêts.

Aux Bois Bourrus.


Le soir vers 11 h, nous sommes relevés par le 3e Bataillon. Nous allons aux Bois-Bourrus : nuit tranquille.


- Mercredi 27 juin 1917 -

On m'annonce que ma permission va être établie. Je partirai donc vendredi matin. Cela me remplit d'aise, naturellement. Quel bonheur d'aller vivre quelques jours de liberté, surtout d'aller revoir tous les êtres aimés de la famille. En attendant, je fais déjà quelques préparatifs. Nous n'allons pas au travail ce soir, donc on pourra se reposer un peu.

- Jeudi 28 juin 1917 -

Ste Messe à la chapelle des artilleurs. Je boucle ensuite ma valise. Bien m'en prit, car une heure après, vers 9 h, commence un bombardement terrible dirigé surtout contre la batterie. La chapelle de M. Chauvet est pulvérisée par un obus qui tombe en plein sur la petite chapelle. Le bombardement se poursuit pendant une assez grande partie de la journée et nos abris en reçoivent beaucoup. Heureusement, ils sont solides. On est obligé d'y rester blottis ; par comble de malheur, la pluie se met à tomber à torrents, et il faut encore monter en ligne pour travailler. Je ne monte pas, étant obligé de partir à 5 h du matin ; du reste, les


camarades rentrent à minuit sans avoir travaillé, mais mouillés jusqu'aux os. Pas de blessés parmi les hommes, mais 3 chevaux sont tués près de nos abris. On dort peu cette nuit.




Depuis le 1er juin 1917, des attaques ont lieu de la part des Allemands dans la zone de la Cote 304. Les offensives vont s'intensifier de part et d'autre. Nous aurons l'occasion d'y revenir au mois d'août prochain. Pour une vue d'ensemble, on se reportera utilement au site du Chtimiste.


Suite : Sixième permission.

 
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