Au front de l'Aisne # 3 - Canal de l'Oise à l'Aisne - 322e R.I. - 21e Cie - 6e Bataillon. - Ernest Olivié - Grande Guerre 14-18

Aller au contenu

Menu principal :

Au front de l'Aisne # 3 - Canal de l'Oise à l'Aisne - 322e R.I. - 21e Cie - 6e Bataillon.

1916 > Front de l'Aisne

- Vendredi 7 avril 1916 -

Rien de notable à signaler, sauf une belle séance de bombardement qui nous a intéressés à 8 h précises du soir ; les batteries françaises de tous calibres ouvrent un feu infernal sur une partie du secteur, très restreinte du reste ( entre la ferme de Metz et le Moulin Brûlé). C’est en face du 5 e Bataillon. Pendant 20 minutes, c'est une volée de coups de canon sans répit ; l'horizon est illuminé par la flamme que produisent les obus à leur départ. Nos obus éclatent sur les premières lignes ennemies. Bientôt la riposte commence, assez violente, d'où bruit infernal, nos canons continuant à tirer. C'est un tir de représailles, les Boches ayant l'avant-veille copieusement arrosé de marmites une partie du secteur du 5 e Bataillon. C'est toujours bien déplorable, mais en vérité, c'est peu de mal pour beaucoup de bruit ; point de blessés.


- Samedi 8 avril 1916 -


Matinée comme de coutume.
Dans l'après-midi, je suis invité à me rendre à Dhuizel pour y célébrer l'office divin, l'aumônier du 64e Territorial étant parti à Braisne. Je me mets en route avec quelques musiciens et, sans encombres, nous arrivons au dit Dhuizel vers 16 h. Gracieux petit village que j'avais vu de nuit lors de notre arrivée dans le secteur. Aucune des maisons n'est démolie. Les troupes trouvent là pour se reposer de vastes fermes avec de la paille, de l'eau, plusieurs marchands de vin, tout ce qui, en un mot, est capable de faire oublier au poilu les misères de la tranchée. A vrai dire c'est extraordinaire qu'à 7 ou 8 km seulement des Boches on puisse trouver tout ce calme et tant de facilités pour se ravitailler, et surtout que les Boches n'en troublent pas le calme par leurs obus.

Nos pièces lourdes bordent la crête en face et, chaque fois que l'une d'elles tire, les vitres se mettent à vibrer. L'église en particulier est restée intacte ; elle est même bien proprette. Le père de M. le Curé mobilisé veille sur toutes choses avec un soin jaloux.
Le petit cimetière qui l'entoure est l'objet de tous ses soins ; déjà plusieurs tombes militaires, d'officiers d'artillerie surtout, y figurent pour les mieux entretenues. Aussitôt arrivé je fixe les heures, de concert avec le sacristain, pour les offices du lendemain dimanche : grand messe à 9 h, petites vêpres à 18 h. Visite dans la soirée aux camarades musiciens qui habitent la ferme des moines sise un peu en dehors du village. Je souffle dans une basse (1) pendant une répétition. Vers 21 h je regagne mon logis à la 21 e C nie.   (1)   mon oncle avait une basse. (RF)


- Dimanche 9 avril 1916 -

Vers 7 h 30 je me rends à l'église où j'entends quelques confessions. Puis je me prépare à offrir le St Sacrifice. Rien ne me fait défaut pour chanter la messe : chantres, organiste même. Après l'Evangile, j'invite les soldats à profiter de l'ouverture du temps pascal et de leur repos pour faire leurs Pâques. Je me mets à leur disposition pour entendre leur confession ce soir après Vêpres afin qu'ils puissent communier demain lundi. A la communion, une dizaine d'entre eux viennent s'agenouiller à la Table Sainte pour y recevoir N.S. Spectacle bien réconfortant et d'un précieux exemple pour les timides ou les lâches. L'église était bien remplie, surtout de soldats, et ça et là quelques bonnes femmes du village.
Après-midi de repos. A 6 h du soir, chant des petites vêpres et bénédiction du T.S. Sacrement : bonne petite assistance. Confessions après la cérémonie.

- Lundi 10 avril 1916 -

Ste Messe à 6 h à l'église du village ; une vingtaine de soldats y a assisté et a fait la Ste Communion.
Le soir à 6 h, départ pour les tranchées. Clair de lune. Nous passons par Soupir... A 9 h nous étions rendus. J'apprends en arrivant au poste de secours du Bois du Centre que je suis changé d'équipe. Cela me contrarie fort, mais rien à faire. Belle occasion de mortifier ma volonté. Excellente nuit malgré tout.


- Mardi 11 avril 1916 -

Ste Messe avec l'abbé Tersy au poste de secours de la C nie T. Je dîne encore au Bois du Centre, mais dans l'après-midi je déménage, changeant ma place avec celle de l'abbé Tersy qui, lui, passe à la 21e  C nie. Dans mon nouveau poste je m'ennuie bien un peu ce soir-là, mais l'acclimatation se fera bien, j'espère.
Ce que je regrette surtout, ce sont les amis sûrs que j'ai perdus, les brancardiers et ceux de la Compagnie. De plus je n'ai pas les commodités que j'avais au Bois du Centre pour voir tous les poilus qui sont en ligne et pour me promener en dehors du poste ; encore des privations à offrir au Bon Dieu. J'en ai si peu ici que je devrais remercier Dieu de me donner l'occasion d'en éprouver quelqu'une. Entrevue avec Foucras(L'abbé Foucras était vicaire à St Christophe-Vallon. Il apparaît sur la liste des morts de la commune - RF-).

Mercredi 12 avril 1916  -

Rien à signaler sauf que le temps redevient pluvieux et presque froid ; c'est bien désagréable, mais comment pourrions-nous nous plaindre, nous qui avons au moins un abri pour nous mettre au sec, alors que tant d'autres sont exposés à toutes ces rigueurs.

- Jeudi 13 et vendredi 14 avril 1916 -

Rien de spécial à noter.

- Samedi 15 avril 1916 -

Mon confrère l'abbé Tersy se rend à Dhuizel pour y célébrer les offices de demain et ceux de la semaine sainte. Au passage, demain matin, il doit dire une première messe à Pont-Arcy. Je suis donc chargé de notre paroisse du Pont de Moussy où je dois dire une première messe ; je dirai ma deuxième au Bois du Centre.
Dans l'après-midi, je me rends au village de Moussy où j'ai la joie de retrouver un grand nombre de mes anciens camarades brancardiers du 5e Bataillon, surtout l'abbé Foucras, mon ancien inséparable. Nous nous entretenons longuement de choses et d'autres. Je suis invité à la table des brancardiers pour le souper, après quoi l'ami Foucras veut bien me faire visiter sa petite cathédrale ! Ce n'est malheureusement qu'une des nombreuses caves du village, choisie parmi les plus solides. Elle n'en a pas moins un cachet bien agréable. On y a logé un grand nombre de statues retirées des ruines de l'église, et l'ensemble constitue un décor très agréable et très pieux. Au fond, sur un drap de lit cloué au mur, se détache le grand Christ de la chaire ; de chaque côté de l'autel, deux beaux anges adorateurs. Dans un des soupiraux on a fait la niche de la statue de N.D. de Lourdes ; chandeliers, vases, rien ne manque pour orner ce petit sanctuaire de fortune. C'est vraiment un petit cénacle où on doit être bien pour prier.
Tandis que nous contemplons chaque chose en détail, les Boches lancent dans le village 7 ou 8 grosses marmites qui font voler en éclat les pans de murs qui restent debout. C'est le petit jeu de tous les soirs, paraît-il. Enfin nous nous séparons avant la nuit, heureux d'avoir pu causer un peu ensemble.
Je songeais un instant faire une bénédiction de rameaux demain, mais je ne puis m'"industrier" (?) pour trouver les instruments nécessaires. D'ailleurs cette cérémonie prolongerait par trop la Ste Messe déjà plus longue que d'habitude à cause de la lecture de la Passion. Le soir avant de me coucher, je prépare une petite causerie que je me propose de faire à nos chers soldats pendant la messe.


- Dimanche des Rameaux 16 avril 1916 -

A 7 h 30, première messe au Pont de Moussy : maigre assistance, une douzaine de soldats. Messe du jour avec lecture de la Passion de St Mathieu. Petite allocution. A 9 h 30, 2 e messe au Bois du Centre : 3 camarades font leurs Pâques. Assistance plus nombreuse. L'abri est rempli, 3 officiers de la 21 e C nie  sont en tête, donnant le bon exemple. Mes anciens camarades du Bois du Centre m'invitent à dîner. L'après-midi seulement je regagne ma tanière et, tout en me promenant, je remonte à Moussy où je retrouve cette fois-ci l'abbé Ditte du 5 e Bataillon. Longue causerie ensemble. Prières et petit office comme j'ai l'habitude de les réciter à présent.


- Lundi 17 avril 1916 - Lundi Saint

Rien à noter, sauf que je me mets déjà en peine pour bâtir un petit sermon ...

... que je me propose de faire à mes chers paroissiens le saint jour de Pâques. J'y travaillais déjà le soir, avant de me coucher, quand vers 21 h, notre major vient désigner 2 brancardiers pour aller, avec une patrouille, prendre quelques cadavres qu'on a découverts à quelque vingt mètres des Boches, à la tranchée Franco-Anglaise, à proximité de la ferme de Metz.

Je ne suis pas désigné, mais je veux y aller tout de même. En fin de compte, nous sommes 4 brancardiers au lieu de 2. Il pleut fort. A 23 h seulement, nous sortons, franchissant à 4 pattes le réseau de fils de fer. La clarté de la lune nous est fort utile. Le point à atteindre est bien éloigné de notre ligne de 300 m, et tout à fait à la crête. Nous y arrivons sans encombre, à 4 pattes. A la clarté de la lune, nous voyons des ossements épars : tête, buste, jambes avec les chaussures ; il n'en reste que des ossements blanchis par le temps ; l'herbe a poussé déjà par-dessus. Le bonnet rouge dont la tête est encore coiffée nous fait croire qu'il s'agit d'un tirailleur sénégalais. Nous

recueillons ces restes, avec d'autres qui se trouvaient à proximité ; nous mettons le tout dans une toile de tente. Nous sommes parfois obligés de nous coucher à plat ventre, en attendant que la lune passe derrière un nuage, car sur le sommet on pourrait fort bien être aperçus par les Boches.
Enfin le retour s'opère sans encombre comme l'aller, avec seulement plus de lenteur et d'effort, par suite de difficultés qu'il y avait à passer dans les fils de fer avec notre ballot. A minuit, nous étions enfin rentrés, fiers de nous même, ayant accompli une action réputée périlleuse, en tout cas pénible et utile
.


- Mardi 18 avril 1916 -

Sainte-Messe vers 7 h 30. Puis nous ensevelissons les restes de notre tirailleur après avoir essayé, mais en vain, de retrouver sa plaque d'identité. Après-midi consacré surtout à étudier un peu la partie du secteur où nous sommes. Il pleut toujours.


- Mercredi 19 avril 1916 -

Rien de particulier à signaler. La 21 e C nie est relevée par la 23 e au bois du Centre. Je travaille bien avant dans la nuit pour un petit sermon.
On apprend dans l'après-midi que les Russes se sont emparés de Trébizonde sur la Mer Noire : beau succès ! Dieu veuille qu'ils se poursuivent ! D'autre part à Verdun, nos affaires ne vont pas mal pour nous.
Le bruit a couru ces jours-ci que nous pourrions bien être changés de secteur, être rapprochés du côté de Soissons avec l'autre division de notre corps d'armée. On commence à croire pourtant que c'est un bruit sans fondements et même il semble que nous allons avoir une meilleure organisation, les 2 bataillons se relevant mutuellement au secteur qu'occupe actuellement le 5 e, et faisant place au 1 er Corps récemment venu de Verdun où il a été fort éprouvé. Il a relevé le 37 (?) 18 e Corps qui tenait le secteur depuis plus de 14 mois.



Lettre de L.Poujol 9 e d'Art ie  4 e  Batt ie   S.P.148

à Monsieur Ernest Olivié   brancardier  322 e  d'Inf ie  21 e Comp ie  S.P. 139

+   18 - 4 - 16


Bien cher Ernest


Je viens de recevoir ta carte du 14. Hier soir je répondais à une lettre de Privat qui m'écrivait n'avoir pas eu de mes nouvelles depuis une éternité. Je lui disais qu'il avait négligé le véritable et le seul moyen d'en avoir, c'est-à-dire de m'en envoyer des siennes et j'ajoutais que si au point de vue militaire je lui devais respect et prévenances, au point de vue de l'amitié fraternelle je n'admettais - sauf exception motivée - que la réciprocité !
Ne puis-je pas t'en dire autant ? Il me semble bien, d'après mon idée et mes registres, que je t'avais bien répondu à ta dernière missive et que j'étais en droit de t'attendre. Est-ce une erreur ? Je ne sais, mais quoi qu'il en soit voici quelques détails sur ma situation actuelle.

Comme Estéveny et Privat et d'autres tu as tendance à me croire à Verdun. Eh ! bien non. Au début de l'affaire nous avons eu la chance d'être détachés de l'armée Pétain et envoyés dans ce secteur fort calme juste à point et nous avons encore la veine d'y être au moment où j'écris. Je ne sais trop par exemple comment ça se fait mais c'est fait. Bien plus, je ne pense pas encore en partir de quelque temps, ce dont nous sommes loin d'être fâchés, je dois bien l'avouer. De quoi il résulte que nous sommes relativement fort bien au point de vue matériel et tu sais la place qu'il occupe - ce point de vue - dans la vie des soldats et même dans celle des séminaristes soldats après deux ans de guerre !
Ajoute que j'ai à peu près toutes facilités pour remplir mes devoirs religieux et tu comprendras que mon existence n'a rien de particulièrement malheureux. Ceux d'en face ne sont pas trop turbulents et assez sociables, et ils se contentent de quelques alertes de temps à autre. Somme toute, sur la rive gauche de la Somme, on s'en fait au moins si peu que sur celle de l'Aisne.
Je te disais tout à l'heure que j'avais reçu une lettre de Privat. Estéveny m'avait écrit deux jours auparavant. Par hasard il ne me disait rien de Privat, pas même des craintes qu'il inspire pour sa persévérance cléricale, desquelles tu me dis un mot. Au fait tu ne m'étonnes pas outre mesure en me disant cela. En lui reprochant de ne pas m'écrire je lui disais hier soir, en manière de jeu mais affectivement et sérieusement aussi, qu'il laissait la porte ouverte à toutes les suppositions dont la plus indulgente ne pouvait manquer d'être injurieuse pour lui. Entre nous, mon cher, il y a longtemps que j'ai vu le péril, que connaissant l'individu, très bien avant, pas mal depuis la guerre et les galons, je m'étais aperçu que ces changements avaient fait impression sur lui. C'est d'ailleurs si énervant par la monotonie et la longueur, si distrayant par un monde de choses, d'occupations, d'idées et de jugements si différents de ce que l'on avait l'habitude de voir jusque là, que même un esprit prévenu et bien trempé ne laisse pas que de s'y refroidir beaucoup. Que penser de Joseph après 4 ans passés hors du séminaire ! Si encore notre cher Théron avait vécu, il l'aurait guidé et gardé. Ce qui me rassure un peu c'est la persistance de ses vertus guerrières et j'espère encore beaucoup en le Bon Dieu.
Rien de ce couillon de Verdier. Nouvelles de Monteil, curé de Bertholène, 12 jours durant !
Ne m'oublie pas au St Autel.
Bonne Pâque et souhaits pour la prochaine.
De tout cœur je t'embrasse.

L. Poujol.


- Jeudi Saint 20 avril 1916 -

Sainte Messe pour la famille et pour les camarades au Pont de Moussy. Un peu plus de recueillement que d'habitude. C'est que c'était vraiment la Fête du Sacerdoce, l'anniversaire du grand jour où fut institué le sacrement d'amour et où furent sacrés les prêtres, seuls capables de l'administrer d'après la volonté formelle de N. S. J'aurais voulu passer cette journée du Jeudi Saint en action de grâces, seul dans la méditation et le recueillement.  Impossible ici...
Dieu veuille tenir compte de mon désir ! Du moins, j'ai eu le temps et la facilité de lire dans un paroissien les prières de l'office du jour. Le soir, jusqu'à 11 h, je travaille à mon petit sermon.

- Vendredi Saint 21 avril 1916 -

Pas de messe ce matin, les règles de l'Eglise l'exigent. La journée parait bien plus vide sans cette action sainte. On sent bien qu'on est en deuil, que quelque chose de grand, de sublime, se passe dans l’esprit de l'Eglise en ces jours.
Pluie incessante durant toute la journée, je sors peu. Vers 10 h, tir violent, bombardement des tranchées ennemies par nos canons. Riposte sérieuse, mais faible à côté de la nôtre ; un blessé léger seulement. Pieuses lectures dans l'après-midi. Plus rien de spécial à noter.
A Verdun, on a fait du bon travail : attaque au Mort-Homme avec prisonniers et terrain enlevé. Anglais moins favorisés dans le secteur du Nord : ils ont dû céder un peu de terrain devant une attaque violente des Boches. Vont-ils jamais faire du bon travail, ces petits Anglais ?....
Je "pioche" mon petit sermon avant de m'endormir.

- Samedi Saint 22 avril 1916 -

Je dis la Sainte Messe aujourd'hui. Comme je n'ai pas de missel complet, je ne célèbre pas la messe des "pré-sanctifiés", mais bien la messe de "Requiem" à l'intention de mon cher Papa. Je ne manque pas de prier pour les pécheurs, pour tous ceux qui hésiteraient encore à faire leur devoir pascal, pour nos chers poilus surtout.
Je m'occupe pendant la journée de fixer les lieux et les heures des messes du lendemain et d'en prévenir les soldats. Je fais afficher à Pont-Arcy l'heure de la messe pour 7 h 30. Au Pont de Moussy, mon confrère du 5 e, l'abbé Ditte, en dira une autre à 7 h 30. Enfin, je dois moi-même assurer la 3 e au Bois du Centre à 9 h 30. Le lieutenant D. de la 24 e veut bien faire prévenir ses sections de réserve. J'en avertis plusieurs autres individuellement, tandis que quelques camarades zélés s'efforcent le plus possible de faire savoir autour d'eux l'heure de ces différentes messes. Je suis vraiment heureux de me donner un peu de mal (à cause de la pluie surtout) pour préparer à N.S. au jour de sa Résurrection une assistance nombreuse à la messe. Je fais d'ailleurs si peu pour sanctifier ce Carême et même cette Semaine Sainte !


+ "Hoec dies quem fecit Dominus
Exultemus et loetemus in ea. Alleluia
"

- Saint Jour de Pâques 23 avril 1916 -

Il se lève ce grand jour de Pâques, bien semblable extérieurement aux autres jours de la semaine, sauf que la pluie a cessé de tomber. Dans les boyaux, dans les divers chantiers, on retrouve les mêmes hommes occupés à leur besogne quotidienne, et cela me fait vraiment de la peine, tandis que je me rends à 6 h à Pont-Arcy, de constater que rien n'est fait pour permettre aux "poilus" de sanctifier un peu le saint jour de Pâques, le plus grand de l'année. Je demande seulement à Dieu de bénir la sueur de ces pauvres malheureux qui savent à peine que c'est aujourd'hui Pâques.
A Pont-Arcy, je célèbre la Sainte Messe à 7 h 30 dans un petit salon, assez bien ménagé des obus, où on a recueilli les objets essentiels du culte ; un pauvre autel y a été dressé, orné encore des buis bénis dimanche dernier. Une dame, propriétaire de la maison sans doute, m'en fait les honneurs. Bientôt, arrivent une douzaine de soldats, génie, fantassins, territoriaux, puis une dizaine de femmes ou jeunes filles. Devant cette petite assistance, qui aurait pu être bien plus nombreuse, je débite mon petit sermon.
Hélas ! Que ne suis-je un St Curé d'Ars ou un saint Paul, pour pouvoir toucher tous ces cœurs endurcis qui sont là à m'écouter !  Car la plupart n'ont sans doute pas accompli leur devoir pascal et ne le feront pas aujourd'hui. Des 33 personnes civiles qui depuis 19 mois vivent sous les obus, 2 ou 3 à peine font leurs Pâques.
N'est-ce pas désolant et n'est-ce pas une preuve que c'est la grâce de Dieu qui fait tout, que sans elle il n'est pas possible de se sauver. Assurément tous ces gens sont plutôt ignorants, mais n'est-ce pas d'une ignorance coupable ? Je demande à Dieu pendant la messe de toucher un peu leur cœur.
Une fois la Sainte Messe finie, je reprends le chemin des lignes où j'arrive à l'heure voulue pour dire la messe de 9 h 30, au Bois du Centre. Je confesse un poilu qui veut faire ses Pâques aujourd'hui même. Il y en aurait beaucoup plus, mais la proximité de la huitaine de repos pour les uns et pour les autres les engage à attendre plus de commodité et de tranquillité. Plusieurs communions. Assistance d'ailleurs très nombreuse : la "cagna" regorge de monde : une trentaine de Poilus sont là avec leur équipement. C'est bien réconfortant et je suis heureux de pouvoir leur adresser quelques mots.
Enfin la matinée est finie et aussi un peu la journée de grâces, car plus rien après la messe. Je suis fatigué mais content d'avoir fait quelque chose pour le Bon Dieu. Dîner un peu plus soigné que d'habitude à cause d'un excellent supplément reçu de ma bonne tante. Après-midi calme, soleil radieux. Je prie de mon mieux, récitant un bon chapelet et le petit office de la Très Sainte Vierge.

- Lundi 24 avril 1916 -

Rien de spécial à noter. Je dis ma messe sur place et j'ai la joie de faire faire les Pâques à un caporal qui me sert en même temps la messe.
Je fais une visite à l'ami Foucras à Moussy. Nous déménageons ensemble quelques petites statues qui nous serviront à orner la petite chapelle que le commandant du 5 e Bataillon se propose d'organiser, lorsque son bataillon viendra remplacer le nôtre. J'apprends que mon frère Baptiste vient d'avoir sa permission.
A notre droite, du côté de Berry-au-Bac (le pont sur l’Aisne, sur la RN entre Laon et Reims), on entend un bombardement violent pendant une partie de la journée. On dit que nous préparons une petite attaque de ce côté-là.

- Mardi 25 avril 1916 -

Le bombardement se fait entendre, de plus en plus violent. Dans la soirée, c'est au secteur voisin du nôtre que s'en prennent les Boches à notre droite. Pendant 2 h peut-être, ils font pleuvoir des projectiles de toute sorte sur nos tranchées (Bois des Boules, sur Moussy et sur Verneuil). Il y a plusieurs tués et une quinzaine de blessés. Un de ces jours sans doute, on va leur rendre la pareille.

- Mercredi 26 avril 1916 -

Ste Messe au Pont de Moussy. Rien de spécial à noter pour la matinée en dehors de nos occupations habituelles : désinfection et organisation des moyens de défense contre les gaz. Temps splendide, plutôt chaud. On apprend que près de la Ville au Bois (4 km au nord de Berry au Bac), nous avons pris un petit bois et fait plus de 100 prisonniers. Rien à noter par ici.

- Jeudi 27 avril 1916 -

Rien à noter, sauf la relève qui se fait ce soir. Nous comptions aller au repos, mais nous devons encore rester ici avec un peloton de notre compagnie : à la

grâce de Dieu ! Il faut toujours être contents, d'autant plus que nous ne sommes pas des plus malheureux.
Je songe aujourd'hui à l'anniversaire de ma naissance, j'accomplis mes 27 ans. Déjà ! Bien près de la trentaine et pourtant je me crois encore un enfant pour ainsi dire : que Dieu me donne toute la maturité qui convient à mon âge !
Aujourd'hui encore, jour anniversaire de mon départ au front, l'an dernier, avec le Bataillon de Marche. J'étais encore plus heureux que cette année ; j’étais prêtre depuis un mois, je laissais mes bons parents en bonne santé, quoique fort attristés de mon départ. J’avais encore toutes les douces illusions de ceux qui n’ont jamais été au feu, et la ferme confiance qu’on n’en avait plus que pour 2 ou 3 mois. Ma situation en vérité n’est plus la même à l’heure qu’il est : mon cher papa n’est plus et qui sait si son chagrin n’a pas été en partie cause de sa mort ? C’est vrai que je conserve toujours le ferme espoir de la victoire finale, mais je me rends mieux compte des difficultés à

surmonter pour y arriver. Voilà donc un an que j’ai commencé ce petit carnet de campagne. Dieu le bénisse et me donne la grâce de le poursuivre jusqu’au bout.

Vendredi 28 avril 1916 -

Rien d’intéressant. Journée calme dans notre secteur. Je peux causer un peu avec l’abbé Tersy, revenu du repos hier au soir.
Le soir, avec quelques compatriotes, dont un revenu la veille de permission, nous passons quelques heures intéressantes à causer du pays.



- Samedi 29 avril – Dimanche 30 avril 1916 -

Matinée comme à l’ordinaire. Ste Messe à l’heure habituelle. Dans l’après-midi, visite au Bois du Centre.
Vers 18 h, je quitte les lignes pour me rapprocher de Pont Arcy où je dois dire ma première messe à 7 h 30. Pour être plus dispos, je vais coucher à Ribadon, sur les bords de l’Aisne où se trouve installé le poste central de secours. Petit coin très agréable, surtout en été. Lever matinal, toilette à l’Aisne. Ste Messe à 7 h 30 devant une petite assistance composée de 4 ou 5 femmes et 7 ou 8 militaires.
Aussitôt la messe terminée, je me mets hâtivement en route pour Dhuizel où je dois dire ma deuxième messe à 9 h. La chaleur est très forte. Les Boches bombardent sans discontinuer la droite du village de Bois-Arcy, ou plutôt les crêtes environnantes derrière lesquelles doit se trouver l’artillerie. J’arrive à l’heure militaire. Je n’ai que le temps de me revêtir et de monter au Saint Autel. Grâce à un autre prêtre breton qui se trouve au repos avec sa compagnie de territoriaux, nous pouvons chanter la messe. Je fais une petite homélie sur l’Evangile du jour.
L’église est bien remplie. En tête, je remarque le Commandant E., commandant provisoirement le 322 e et quelques autres officiers. Grâce à Dieu, je ne me laisse pas troubler par cette assistance, je me tire à peu près bien d’affaire.
Déjeuner « dînatoire » à la ferme des Moines. A 15 h, chant des petites vêpres, présidées par notre aumônier de brigade, le R.P. Chocqueel, qui veut bien nous dire un petit mot. Malheureusement, l’assistance est insignifiante, l’heure étant peu favorable pour cela et les soldats étant occupés ailleurs.
Soirée passée en compagnie des amis à la ferme des Moines ou dans le village, avec quelques compatriotes du 122 e .
A 18 h 30, prière et chapelet.
Mauvaise nuit à la ferme des Moines, où il y a du remue-ménage toute la nuit.



Suite du récit :  Front de l'Aisne #4

 
Retourner au contenu | Retourner au menu