Montée au front de l'Aisne. Entrée au 6e Bataillon - 322e R.I. -- Mardeuil - Magneux, canal jonction Aisne-Oise - Ernest Olivié - Grande Guerre 14-18

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Montée au front de l'Aisne. Entrée au 6e Bataillon - 322e R.I. -- Mardeuil - Magneux, canal jonction Aisne-Oise

1916 > Front de l'Aisne

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Lettre de L.Poujol à Ernest Olivié.

+     8-2-16



Mon très cher Ernest



Que penses-tu de moi si tu ne me crois pas mort et enterré ! ou non ! J'avoue qu'il m'a fallu bien près d'un mois pour me décider à répondre à ta longue lettre du 13 janvier. Tu m'y donnais pourtant si longuement et d'une façon si intéressante tes impressions sur l'arrière ! Je ne veux pas chercher à m'excuser, ce serait inutile. Je dois te dire que j'ai été bien négligent voilà tout, négligence d'autant plus coupable que je me trouve encore au repos. Je constate d'ailleurs que c'est durant les jours passés à l'arrière que j'ai le moins de goût pour écrire : la liberté du va-et-vient, les distractions plus nombreuses, la réaction contre le séjour trop prolongé dans les trous sur le front, en sont la cause. Je ne te parle pas de mes occupations qui pourtant ont tendance à augmenter au repos : comme elles sont peu abondantes en général, le léger accroissement qu'elles subissent donne l'illusion d'un temps entièrement pris. En revanche les facilités sont bien plus grandes !
Enfin je crois que pour peu que la guerre dure, je deviendrai aussi muet que Verdier et m'en tiendrai au moins à la simple carte postale !
Quoi qu'il en soit de l'avenir, voici un peu de mon passé et de mon présent. Ta lettre du 13 me trouva dans un petit patelin de l'Oise où nous avons séjourné une douzaine de jours. Le départ eut lieu sur ces entrefaites juste au moment où je voulais te répondre. Nous allâmes faire des écoles à feu un peu plus au nord.
Le village où nous cantonnions et où nous sommes restés une quinzaine de jours m'a laissé un des meilleurs souvenirs de ma campagne. Pays agréable, gens aimables et serviables, bien que légèrement indifférents au point de vue religieux. J'eus en outre la bonne fortune d'y rencontrer, 6 jours durant, le curé du lieu mobilisé à une ambulance près de Reims et ayant obtenu sa seconde permission de 5 jours. Il avait amené avec lui le vicaire de St Gobain, des pays envahis, son camarade d'ambulance, et les deux furent d'une gentillesse qui me charma d'autant plus que j'y avais été moins habitué depuis la campagne. Ah ! mon cher combien le contact de la caserne fait du bien, même au prêtre quand il veut, et combien en auraient besoin ! Et puis comme l'on s'entend tout de suite avec ceux qui ont passé par-là ! M'est avis que les survivants d'entre nous après la guerre sauront bien mieux atteindre les âmes et les cœurs parce qu'ils en auront appris les meilleurs chemins, qu'ils connaîtront les écueils à éviter, les meilleurs moyens à employer pour aller plus vite et plus droit. Le Bon Dieu m'entende !
En fait, pour revenir à mes deux "poilus", je passai grâce à eux quelques jours très agréables. Nous eûmes des cérémonies magnifiques par les chants d'un chœur d'artilleurs que je dirigeais malgré mon inexpérience, d'un chœur de demoiselles du pays, par les sermons très émus et éloquents et par l'assistance fort nombreuse tant civile que militaire. Tant et si bien que le temps marcha trop vite à mon gré, comme à celui du curé et des paroissiens et ensemble, avec les premiers, nous quittâmes le village.
Mes regrets furent d'autant plus vifs que je vins ici, pour manœuvrer dans le pays qui vit jadis les grandes manœuvres de Picardie. Les gens sont détestables à tous points de vue, areligieux sans valeur morale, rapaces, avares et peu amis du soldat. Les manœuvres sont assez dures mais je n'ai marché qu'une fois. Je n'ai qu'une église fermée, une messe depuis quinze jours, dite et entendue abominablement mal...
Heureusement nous partons le 11 pour aller une huitaine au repos encore et puis vers le 20 au front. On nous laisse trop en arrière pour ne pas nous destiner à de grandes choses, surtout si tu songes qu'avec nous il y a la division marocaine, marchant, les zouaves etc. On y est habitué et puis, à la grâce du Bon Dieu.

Et toi que fais-tu ? Je te crois en première ligne depuis une quinzaine. Enjalran du 143e   m'écrit de bonnes nouvelles de son secteur. Es-tu par là ? Depuis 3 mois je n'ai vu aucun confrère sinon Fournié 2 minutes. J'en ai l'habitude, encore là !
Que penses-tu de la guerre ? J'ai reçu Caritas hier mais il ne m'intéresse presque plus, sinon par quelques noms.
Estéveny m'a dit voilà quelques jours son prochain retour au dépôt. C'est tout.

Prie un peu pour moi au St Sacrifice. Mes vives et affectueuses amitiés en Jésus.

L.Poujol


Entrée au 6e Bataillon.




- Jeudi 17 février 1916 -

Ste Messe à 7 h. Journée calme. L’abbé Ditte adresse quelques mots aux hommes au salut du soir. Plusieurs confessions.

- Vendredi 18 février 1916 -

Il est question du départ d’un de nous trois au 6 e bataillon où il n’y a qu’un seul prêtre. Le colonel veut égaliser le nombre de prêtres à chaque bataillon. Il y a hésitation pour savoir qui de nous 3 partira ; en effet, nous sommes bien ici, il y a entre nous entente parfaite et d’autre part, nous savons que le prêtre du 6 e bataillon suffit largement à la tâche. Finalement c’est moi-même qui suis désigné car je suis le plus jeune des trois et le dernier nommé brancardier. Cela me cause de l’ennui, mais j’offre ce petit sacrifice au Bon Dieu. Le commandant me transmet cet ordre sous forme plutôt d’une prière ; je suis obligé de faire bonne figure.
Dans l’après-midi, je descends à Damery pour prier M. l’Aumônier de la brigade, le R. P. Chocqueel de vouloir bien présider un service funèbre que nous avons décidé de célébrer pour les morts du 322 e , de concert avec notre commandant. Le bon aumônier veut bien accepter notre offre. Vu au passage l’église de Damery fort belle et ancienne. Quelques balles ont percé les vitraux et ricoché sur les dalles ; c’est que les Boches sont passés par-là.

- Samedi 19 février 1916 -

Messe comme à l’ordinaire à 8 h. Messe solennelle de Requiem célébrée par le père Chocqueel. Eglise comble. Petite allocution. Préparatifs de départ. Je gagne Mardeuil vers 14 h, c’est là que se trouve le 6 e bataillon (banlieue ouest d’Epernay). Bon accueil de la part de mon nouveau confrère l’abbé Tersy. On fait avec quelques autres amis un bon petit repas dans une famille, c’est que demain matin à 7 h a lieu le départ du bataillon pour l’avant.



Montée au front de l'Aisne.

-   Dimanche 20 février 1916 -

Ste Messe à 5 h 30. Quelques fervents y assistent malgré les préparatifs et les rassemblements lointains. A 7 h on se met en marche. On doit faire étape à Châtillon-sur-Marne. Marche bien réglée…allégés de notre couverture et de notre peau de mouton. Aussi tout le monde arrive à bon port. Après un léger repas, on va assister aux Vêpres à Châtillon-sur-Marne : assistance assez peu nombreuse, beaucoup se reposent. A 18 h salut, mais la soupe ayant été servie trop tard, il n’est pas facile à beaucoup d’y assister.



-   Lundi 21 février 1916 -

Le départ ayant été fixé à 6 h 30, nous allons dire notre messe vers 5 h 30. L’étape que nous avons à faire est fort longue ; il faut aller à Magneux à droite de Fismes, 28 km au moins. Grande halte, repas en route, tout le monde suit fort bien parce que la marche est régulière, bien menée.

Nous arrivons à Magneux vers 16 h, mal logés dans une méchante écurie, mais nous sommes fatigués et nous allons tout de même bien dormir, c’est que demain matin à 7 h, il va falloir se remettre en route pour aller toujours à l’avant.




-   Mardi 22 février 1916 -

Impossible de dire la Ste Messe à cause de l’heure avancée de notre départ et aussi de l’impossibilité matérielle dans laquelle nous sommes de nous procurer les objets indispensables pour cela. C’est une privation bien pénible, mais Dieu nous tient compte de notre bonne volonté et tire une compensation de nos fatigues.
Nous faisons étape à Vauxtin, petit village bien défilé derrière une crête, il est à l’abri de tout bombardement. Auparavant, nous avons traversé Fismes, belle petite ville propre, bien ravitaillée, puis Bazoches et Paars (route nationale entre Soissons et Reims). Repos à Vauxtin jusqu’à 5 h du soir.
A ce moment là, nous nous mettons en marche, nous avons encore une bonne dizaine de kilomètres à franchir pour arriver aux lignes. Paysages très beaux, pays accidenté, les villages que nous traversons sont intacts, cela nous étonne fort, car nous avons vu les ruines du Mesnil, de Perthes, de Tahure, etc…

Bientôt la nuit arrive et avec elle la marche atroce des relèves : piétinements longs, énervants, sur place.

Nous traversons bientôt le canal latéral à l’Aisne,
puis l’Aisne débordée, sur un pont de bois, très long, puis un peu plus loin le canal de jonction de l’Aisne à l’Oise.



Point de boyaux à suivre, tout est fort calme, pas un coup de fusil, pas un obus, nous ne voyons pas autour de nous ces effroyables trous de marmites que nous étions  habitués à voir ailleurs. Notre poste de secours se trouve derrière une écluse du canal. Mais nous ne restons pas là, nous devons aller dans les C ies qui sont en ligne. Là, d’ailleurs, on nous assure que nous trouverons tout le confort voulu. En route donc, malgré la fatigue et l’heure tardive, car il est près de minuit. Nous cheminons à travers champs pendant une vingtaine de minutes et nous arrivons bientôt au poste de refuge, belle « cagna » soigneusement aménagée et solide.

Vers minuit et demi, nous nous endormons paisiblement : tout est fort calme dans le secteur.

Lettre de L.Poujol à Ernest Olivié.

+ 23-2-16


Mon cher Ernest


Ta lettre du 17 m'a apporté une bien triste nouvelle. Je m'empresse de t'assurer que je partage ta douleur, autant que notre très ancienne et intime amitié le demande, et s'il est vrai que la souffrance partagée est moins dure à porter, compte sur mon entier appui : c'est un bien doux devoir pour moi de te le donner aussi grand que me le permettent mes faibles moyens. Mon cher Ami, Dieu t'a fait fort, prévoyant que tu aurais de grandes épreuves à subir, et il est consolant de savoir qu'Il proportionne ses grâces à la lourdeur du fardeau qu'il veut imposer à une âme. Il ne lui a pas suffi de te frapper dans ton patriotisme, dans ton amitié, dans tes affections fraternelles même, Il a voulu ajouter encore la perte d'un père bien aimé. Souviens-toi qu'Il aime à purifier ainsi les âmes privilégiées et qu'Il ne coupe un des nombreux fils qui t'attachent à la terre que pour te serrer plus affectueusement et plus sensiblement sur son Divin Cœur.
Entre nous, voilà bien la seule consolation que je puisse te présenter, mais qu'elle est grande et suffisante à panser les plus cruelles blessures ! Compte sur mes prières pour toi et les tiens tant que je serai de ce monde. Je n'ajoute rien à cela, tu devines le reste et ce que je te dirais de vive voix s'il était possible.

On m'avait dit que le XVI e Corps était aux tranchées depuis un mois. Nous y voilà depuis 8 jours dans un secteur tranquille, entre Frise et Roye
(*). Je dis calme avant-hier excepté un communiqué du journal du 23. Nous nous y trouvons fort bien. Je suis dans un village de 1600 habitants, grande église, curé distingué et tout à souhait. Nous sommes d'avis que ce n'est pas la guerre en tout cas pas celle à laquelle on a habitué la division, aussi nous ne comptons guère y rester longtemps.
Où êtes-vous maintenant vous autres ?
Pas de nouvelles des amis, depuis assez longtemps. Les dernières sont d'Estéveny et bonnes.



Bien affectueuse embrassade dans
les S.S.C.C de Jésus et Marie.
L. Poujol


(*) Dans la Somme, au sud de Péronne.



Suite du récit : Sur le front de l'Aisne #1

 
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