Argonne - 5 Repos à l'arrière : Auzeville, Nixéville, Camp Davoust. - Ernest Olivié - Grande Guerre 14-18

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Argonne - 5 Repos à l'arrière : Auzeville, Nixéville, Camp Davoust.

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Séjour au Camp d'Auzeville-en-Argonne
et décès accidentel du beau-frère Firmin.


- Mardi 16 janvier 1917  - Suite


Le soir vers 19 h, relève : nous partons vers 20 h. Arrêt à Neuvilly, puis sans pause nous arrivons à
Auzeville vers 23 h 15, bien fatigués par cette marche de 15 km dans la neige sur une route glissante ; heureusement que je n’avais pas mon sac à porter. Du reste on avait eu la bonne idée de faire venir une voiture pour emporter le sac d’un grand nombre de poilus, de sorte que tout le monde est arrivé sans laisser des traînards en arrière. Remplaçant le caporal infirmier, je m’installe au poste de secours où je passe une bonne nuit bien tranquille.

Mercredi 17 janvier 1917  -

Lever vers 7 h. A 8 h je dis la Sainte Messe à l’église avec M. Dufeux. Travaux divers dans la matinée. Douches l’après-midi. A 18 h réunion à l’église, petite assistance presque exclusivement formée de soldats du 81 e et du 122 e qui ont ici chacun un bataillon. Les nôtres étant en dehors du village n’entendent même pas la cloche et par conséquent ne viennent pas assister à ces réunions : c’est bien fâcheux !


- Jeudi 18 janvier 1917  -

Douches dans la matinée. Sainte Messe à 6 h 30.

Vers 11 h, j’apprends par une lettre de ma tante une bien triste nouvelle : la mort de mon beau-frère Firmin Douziech. Pas de nouvelle qu’il ait été malade ; ni rien. A-t-il été victime d’un accident ? Tante ne sait pas me le dire puisque rien n’était spécifié dans le télégramme envoyé par Louise à Marie. Cette nouvelle m’accable. Combien j’étais loin de m’attendre à une si triste surprise. O mon Dieu, quelle cruelle épreuve vous nous envoyez au début de cette nouvelle année ! Et cependant je vous bénis, puisque vous nous frappez parce que

vous nous aimez ! Donnez du moins la grâce et la force à la veuve si éprouvée, aux orphelins si jeunes, de supporter chrétiennement cette affreuse séparation.
Donnez à celui que vous avez voulu rappeler à vous le repos et la lumière éternelle !
Dire que mon pauvre frère Marius se trouve encore en permission dans des circonstances si pénibles ! Je ne puis moi-même songer à demander une permission à titre exceptionnel puisque la loi n’y autorise pas pour ce cas-là. Je dois me contenter de prier et de célébrer le Saint Sacrifice pour le repos de l’âme du cher disparu.

-  Vendredi 19 janvier 1917  -

Je célèbre le Saint Sacrifice de la messe pour le repos de l’âme du regretté Firmin.
Dans la soirée, je reçois une lettre de Marius m’apportant quelques détails sur le triste événement qui me préoccupe. Notre cher défunt a été victime d’un accident : blessé à 11 h dimanche dernier, il a succombé le soir à 6 h muni des sacrements de l’église me dit Marius. Le corps sera transporté à Glassac suivant le désir de Louise et il sera enseveli à côté du pauvre papa, ainsi les deux veuves iront mêler leurs prières et leurs larmes sur ces deux tombes encore fraîches et se consoleront mutuellement. Quelle épreuve mon Dieu ! Quelle tristesse chez les deux petits orphelins qui ne verront plus rentrer leur papa aux heures où il était habituellement attendu ! Consolez-les, Ô mon Dieu, ainsi que leur mère ! « Prions pour lui, ajoute mon frère car les larmes ne leur serviraient de rien. Il est mort dans les plis du drapeau en servant la patrie lui aussi, saluons la ». Malgré cela je n’ai pu m’empêcher de verser des larmes abondantes devant cette lettre qui évoquait d’une façon tout à fait saisissante à mes yeux, un événement des plus tristes et des plus inattendus.

-  Samedi 20 janvier 1917  -

Temps toujours froid, couche de neige, ciel bas. Rien de spécial à noter pour la journée. M. l’abbé Chocqueel, aumônier du 122 e , organise les offices pour la journée de demain, je ne m’occupe de rien. A 10 h 30, enterrement d’un homme du village, auquel j’assiste.

Lettre de Clémence à son frère Ernest
.

Labadie ce 21 janvier 1917.


Bien cher Ernest.



Quoique étant dans la tristesse, je ne veux pas laisser passer ce dimanche sans te faire savoir de nos nouvelles.
Tu dois sans doute en ce moment-ci avoir appris la triste nouvelle du pauvre Firmin, nous l’avons enterré mardi. Nous avons aussi notre part, dans moins d’un an, de voir partir deux de notre famille, c’est trop triste. Pauvre Louise, il faut qu’elle se mette au rang de bien d’autres veuves, comme elles bien jeune. Il me tarde de la revoir. Que doivent faire les pauvres petits qui aimaient tant leur pauvre papa ? Enfin mon cher Ernest, malgré toutes ces misères, nous allons très bien. Marius est reparti vendredi ; il aura passé la journée d’hier avec Louise et ne sera parti qu’hier au soir samedi. Un nouveau chagrin pour le voir repartir, le pauvre malheureux ; il lui faisait tant de peine de repartir, surtout étant versé dans l’infanterie.
Et toi mon cher Ernest, ton tour de permission arrivera bientôt, comme tu nous dis.  Depuis quelques jours il gèle très fort, les montagnes sont toutes couvertes de neige. Ici, elle a fondu, il fait le temps de brûler du bois avec ce grand froid. Il y a en ce moment beaucoup de gens grippés. L’influenza règne à peu près dans toutes les maisons. Nous n’y échapperons pas sans doute.
 Je vais deux fois par semaine à Laplace. Il me faut faire les travaux les plus pénibles certainement, mais tant pis, je gagnerai quelques sous, tout est si horriblement cher.
 Je ne t’en dis pas plus long mon cher Ernest, ne te fasse pas trop de mauvais sang, sois plein de courage pour supporter toutes ces épreuves. Nous prions bien tous les soirs avec Maman pour que Dieu hâte la délivrance. Souviens-toi de nos chers morts au pied du St Autel. Adieu cher Ernest, reçois de nous deux nos plus affectueux baisers. Ta sœur qui t’aime.

       Clémence Olivié.



-  Dimanche 21 janvier 1917  -

Sainte Messe à 6 h 30 comme d’habitude, quelques communions ainsi qu’aux messes suivantes. A 9 h 30 grand-messe, beaucoup de monde. Chants plus ou moins réussis. A 14 h 30 vêpres, maigre assistance, chants peu brillants. Vraiment l’enthousiasme n’est pas grand pour les œuvres de Dieu ! Froid toujours très rigoureux.
Lettre de Marie à son frère Ernest.

Toulouse le 21 janvier 1917

Mon bien cher Ernest,



A l’heure où tu recevras ces lignes, tu auras appris la triste nouvelle qui, une fois encore, plonge notre famille dans un deuil cruel. Notre pauvre beau-frère a été tué, malheureusement victime d’une grande maladresse.
Voici ce qui se serait passé : dimanche Firmin était de service lorsque, vers les onze heures, il était sur un marchepied de wagon, lorsqu’on a mal aiguillé une machine qui est allée buter contre notre pauvre Firmin. Le choc a été si fort que le wagon a déraillé, prenant notre pauvre malheureux. Personne ne nous a encore dit comment on l’a relevé, mais on a couru chez le docteur qui n’y était pas, alors, voyant cela, on a mis une machine en marche et on l’a porté à Figeac.
Et la pauvre Louise qui ayant entendu le coup s’était mise à la fenêtre et a assisté à tout cela sans se douter que c’était son mari qui était la victime. Malgré cela, n’y tenant plus, elle se dirigeait de ce côté lorsqu’elle voit venir le sous-chef de gare et une employée qui venaient la prévenir que son mari avait eu un petit accident, mais ce n’était rien, qu’elle soit sans inquiétude, qu’on la préviendrait. Tu penses qu’elle était tranquillisée ; elle se disposait tout de même à partir lorsqu’elle retrouve le même personnage qui venait lui dire que la blessure était plus grave qu’on ne pensait et qu’on venait de le porter à l’hôpital de Figeac, qu’elle pourrait prendre le train de midi 26 qui allait partir, ce qu’elle s’est empressée de faire. Heureusement, une de ses voisines n’a pas voulu la laisser partir seule.
Arrivée à l’hôpital, on lui dit qu’elle ne pouvait pas le voir, qu’on était en train de l’opérer, seulement quelques instants après, le major lui annonçait que, malgré les soins empressés, il n’avait pu le sauver. Tu penses un peu si notre pauvre sœur elle a été affolée, surtout qu’il paraît qu’il la demandait, ainsi que ses enfants, c’est ce qui lui fait le plus de peine.
J’ai demandé à la bonne sœur s’il s’était senti mourir, elle m’a dit que oui et qu’il avait reçu l’extrême-onction, avec toute sa connaissance et qu’il avait fait une belle mort, quoique très rapide. Il paraît que le fémur lui serait rentré dans le ventre, car j’ai oublié de te dire que c’est à la cuisse gauche qu’il était touché.
Lorsque je suis arrivée à l’hôpital, que j’ai trouvé ma pauvre Louise près du corps de son mari, c’était rien de plus navrant. Il était étendu sur une table, heureusement que la pauvre petite n’était pas seule, ses amis ne l’ont pas abandonnée, elles étaient même venues de Capdenac, et je t’assure que cela n’a fait qu’une traînée de poudre, mais je crois que la moitié de la population le pleure, j’ai bien vu par là combien il était estimé, jusqu’à l’hôpital où tout le monde a été d’une gentillesse extraordinaire.
Quant à lui, le pauvre, on lui a rendu les honneurs par deux hommes d’équipe. Lorsqu’on l’a mis en bière, j’y restais seule avec les infirmiers chargés de cette corvée et M. le major qui,me dit-il, comme il n’y a pas de famille, en tant que médecin-chef, il conduirait le deuil avec le sous-préfet qui devait y assister et faire un petit discours à la gare. Je n’ai pu que le remercier de son attention.
La Compagnie avait délégué des employés, d’autres qui ont demandé à y assister, on a formé un train tout spécialement pour les porter à Figeac, ce qui fait qu’il y avait beaucoup de monde, et tout le monde lui a témoigné une grande sympathie, mais tout cela ne l’empêche pas d’être veuve. Elle est à plaindre la pauvre, maintenant qu’ils s’entendaient si bien, qu’ils auraient pu être heureux, il avait tant de peur d’avoir à partir, le pauvre, de quitter sa femme et ses enfants qu’il a dû souffrir de ne pas les voir avant de mourir. Il les aimait tant, et toute notre famille aussi, il était réellement bon et je le regrette vivement.
Louise a voulu le faire porter à Glassac. Il a été à côté de notre père, ils s’aimaient et ils sont unis jusque dans la tombe, mais je t’assure que lorsque j’ai vu cette tombe ouverte à côté de celle où il y a onze mois à peine nous déposions notre pauvre père, cela a été pénible. Et notre pauvre Marius, quelle permission a-t-il eue ! Et nous avons encore été heureux qu’il y soit, lui qui les avait quittés le samedi à midi avec l’espoir de le revoir le mardi, car le pauvre Firmin devait aller passer la journée à la maison. Tu penses si on a été étonnés, il y est monté, mais pour ne plus en revenir.
Je ne t’en dis pas plus long. J’espère dans quelques jours te voir et nous dirons toutes ces choses de vive voix, d’ailleurs mes idées se brouillent, je ne suis plus à moi, cela a fini de m’abrutir.
J’ai cru te faire plaisir de te donner tous ces détails, je ne sais ce que Marius t’a dit, mais voilà ce qui s’est passé.
En attendant le plaisir de te voir ou de te lire, je t’embrasse bien fort.

Marie.


- Lundi 22 janvier 1917  -

Sainte Messe à 6 h 30. Rien de spécial pour la journée. Passage de troupes à Auzeville, ce sont des régiments d’une division de réserve du 15 e Corps qui vont relever nos régiments. Les journées redeviennent ensoleillées mais il ne dégèle pas tout de même. La température reste basse.
Rien à noter pour les journées qui suivent jusqu’au jeudi 25 janvier.


Lettre de Baptiste à son frère Ernest.

Lundi 22 janvier 1917.


Bien cher frère,


Je réponds à ton aimable lettre qui m’a fait un grand plaisir de te savoir toujours en bonne santé, car avec le temps qu’il fait, ce n’est pas bien favorable d’être dehors. Enfin pour moi, quoique je traîne toujours dans l’ambulance, je suis en parfaite santé à présent, mais tout de même, j’ai été un rude maladroit de ne pas me faire porter malade plus tôt, car il y avait quelques jours que je traînais, et si j’étais venu plus tôt, je pourrais avoir une perme de 7 jours, mais tout de même il y a 10 jours que j’y suis et ma foi je ne perds pas espoir encore de l’avoir, si je reste encore une huitaine, ce qui pourrait bien arriver, j’ai une écorchure à un doigt qui, bien sûr, si je n’étais pas là, je ne serais pas reconnu, mais tu vois comment ça se trouve, c’est dur pour y rentrer, mais une fois que l’on y est, il faut peu pour y rester quelques jours de plus.
Enfin je ne suis pas trop fixé car il y a vite du changement que l’on ne peut pas prévoir mais dans tous les cas, vu le malheur qui vient encore de nous frapper, je ne pense pas qu’on me refuse mes trois jours de faveur.
Quant au pauvre Firmin, tu peux croire que ça m’a bouleversé moi aussi, et surtout que personne ne m’a dit comment il était mort, mais dans tous les cas, il n’est pas mort de maladie, puisque Marius me disait sur sa lettre qu’il a été blessé à 11 heures et est mort à 6 heures. Donc ce serait un accident qui lui serait arrivé … c’est tout de même bien triste.
Enfin, cher frère, je ne ferai pas de plus long discours pour aujourd’hui. Comme l’ambulance se trouve tout à fait à côté de notre cantonnement et que l’on est servi par la même poste, il n’y a rien à changer à l’adresse, c’est la même exactement. Reçois de ton frère les plus tendres baisers en attendant de nous revoir.

Baptiste.



Lettre de Gabriel Estivals à Ernest Olivié ( qui fait suite au décès du beau-frère Firmin Douziech ).


23 janvier


Mon bien cher ami,


 Je viens de parcourir la touchante lettre que tu m’écris. Germaine m’a appris hier le grand malheur qui était survenu. Ce matin j’ai eu une prière spéciale pour lui au St Sacrifice.
 En apprenant ce grand malheur, j’ai revu par la pensée ce jeune homme avec son épouse, radieux, tout à la joie de vivre, alors qu’ils venaient de s’unir pour toujours, et qu’ils étaient venus rendre visite à leur cher abbé du Séminaire.
(Ernest)
  Voilà cette union brisée. Ma sœur m’écrit combien ton beau-frère avait de sympathies parmi les employés qui le connaissaient. Je sais qu’il avait su mériter surtout l’amitié du Bon Dieu ; et c’est cela seul qui compte maintenant. Quelle consolation pour toi, de savoir qu’au ciel comme dans la tombe il ira, aux côtés de ton excellent père. Le Bon Dieu en a fait la 2e victime de guerre de votre famille parce qu’il était prêt.
  Je réciterai le chapelet pour lui et m’unirai à toi dans le St Sacrifice pour prier Dieu pour lui. Offre mes condoléances à ta mère et à Louise.
 Je te recommande à mon tour l’âme de mon oncle du Cayrou près Bournazel. C’est le 7e membre de cette grande famille qui disparaît de ce monde.
 Nous serons à Roland Brassieux près Florimont du 25 au 31 janvier, de là 6 jours au Bois Noir, puis 6 jours à V…quois et de là peut-être finira-t-on par partir pour la relève tant attendue.
 Je t’embrasse et prie de croire à ma bien sincère amitié en N. S.


G. Estivals




Lettre de Marie à son frère Ernest.

Toulouse 23 janvier 1917


Mon cher Ernest,



 Je m’empresse de répondre à ton aimable lettre du 18 que j’ai reçue cet après-midi. Je comprends que tu ne connais pas encore, mais à cette heure tu dois le savoir. Tante m’a dit te l’avoir dit. Marius t’a aussi écrit et moi-même après eux. Je ne puis me faire à cette idée que Firmin soit disparu pour toujours, et pourtant je l’ai vu, car, dès que j’ai eu la dépêche, je suis partie auprès de cette pauvre Louise qui, comme tu le penses, est inconsolable. Elle ne cesse de se reprocher de ne pas l’avoir compris plus tôt et de l’avoir en certaines occasions crié après l’avoir grondé, comme elle dit. Je l’ai consolée de mon mieux, mais je suis bien incapable, toi tu sauras mieux que moi.
Puisque nous allons avoir le plaisir de te voir, elle te dira de vive voix tout ce qui se passe, car je pense que, comme moi, tu dois te dire que va-t-elle devenir, mais si tout ce dont elle a droit lui est remis, elle pourra ne pas trop souffrir, car le pauvre Firmin avait tout prévu, en pensant à sa femme et à ses enfants.
Maintenant, mon cher, je vais répondre à ta lettre. Laisse-moi d’abord te remercier de nous donner de tes nouvelles, car on est toujours sur les transes. Je comprends que 18 jours de premières lignes doivent être durs, surtout par un pareil temps. Nous nous réjouissons à l’idée de te voir bientôt, surtout Eugénie et les petites, et toute la famille de même. Moi je comptais toujours te voir à la maison, car je dois y retourner pour l’anniversaire du pauvre papa, aussi la semaine dernière je ne me suis pas arrêtée, ne voulant pas en abuser. Pour ce qui est que tu viennes en arrivant ou en partant, comme tu voudras, mais si tu pouvais avoir la chance de Marius : il est arrivé le jeudi matin 10 h et demi en gare de Toulouse, il est resté avec nous jusqu’à vendredi 4 h, puis il est parti pour Capdenac où il a passé la soirée, et est monté le samedi à la maison. Le dimanche il est allé se faire signer la permission à Rignac, on lui a dit qu’elle ne partirait que du samedi soir, jour où il est arrivé à Auzits, par conséquent il a  gagné les 24 h passées à Toulouse. Ici il fit signer sa perme au moment du départ, personne ne lui a rien dit. Maintenant, fais à ton idée, si tu viens à l’arrivée nous partirons avec toi, ou bien au contraire nous reviendrons ensemble, car Tante viendra aussi. Il n’y aura que la pauvre Eugénie. Le principal est que ta permission ne soit pas trop retardée. Je ne sais si je te l’ai déjà dit, on comptait faire la neuvaine du pauvre Firmin en même temps que l’anniversaire.
Je ne t’en dis pas plus puisque j’espère avoir sous peu le plaisir de t’embrasser.
J’attends avec impatience des nouvelles de cette pauvre Louise, tu ne saurais croire combien il me tarde d’en avoir.
Je t’embrasse bien fort.
   Marie.


Quelle heure que tu arrives, même de nuit, ne reste pas à la gare ; si tu vas chez Eugénie, tu n’as qu’à frapper, elle t’entendra.



Lettre de Marius à son frère Ernest (écrite au crayon)

Ce 24 janvier 1917


Cher frère,


Me voilà depuis lundi de retour à l’ambulance après une permission bien mouvementée. Elle avait trop bien commencé pour qu’elle finisse aussi bien. J’étais très heureux d’avoir vu tout mon monde, malheureusement il en a manqué un. Tu peux croire que ça a fait un vide.
J’ai passé la journée de samedi à Capdenac où j’ai scié du bois de feu pour la pauvre Louise. Je pense que bientôt tu pourras y passer quelque moment toi-même. Quant à revenir pour arrangement de famille, je crois qu’il ne faut guère y compter.
En rentrant j’ai trouvé les vieux qui viennent nous remplacer, ça fait toujours plaisir, quoique je m’y attendais. C’est bien plutôt leur place que la nôtre, mais je m’en serais bien passé. Je crois qu’on va y rester jusqu’au 30 pour les mettre au courant. Mais je suis en train de broyer du noir, rien à faire, les journées sont un peu longues. Tu pourras toujours m’écrire ici, les lettres suivront.
Je ne t’expliquerai plus grand chose sur la situation de chez nous. Sans ce terrible accident, tout irait pour le mieux. Tu iras t’en rendre compte toi-même. Tu auras du travail à arranger les tombes. J’avais bien arrangé celle de notre beau-frère, mais ce maladroit d’Auguste a tout démoli, pourtant j’y ai donné la pièce et je l’avais fait déjeuner, je ne sais pas ce qu’il lui faut.
A bientôt de tes nouvelles. Je t’embrasse tendrement.   Marius



Lettre d’Eugénie à son frère Ernest

Toulouse ce 24 janvier 1917

Mon cher frère,


Ce soir j’ai reçu ta bonne lettre datée du 20, elle m’a fait le plus grand plaisir et surtout le plus grand bien, car je ne suis pas toujours inclinée à trouver, comme toi, que les desseins de Dieu soient parfois des plus justes. Je sais bien qu’il faut le croire ainsi, mais quand on voit rester tant de racaille et que les bons s’en vont, vois-tu on se dit tout de même que le Bon Dieu aurait mieux fait de les laisser sur terre et d’en débarrasser les autres, sans cela, plus on ira, moins vaudra le monde si tous les bons s’en vont et que les mauvais restent. Enfin le pauvre Firmin est bien à plaindre, et pour ma part je le regrette beaucoup, car toujours je l’avais compris très dévoué, bon et serviable pour notre famille. Deux fois en août et en octobre, il vint me porter certaines provisions qu’il avait cultivées lui-même. Tu me diras que j’en rendais autant qu’il me portait, car le pauvre aurait été bien malheureux de repartir sans rien prendre à ses petits et à sa Louisette qu’il aimait par-dessus tout, je crois, mais enfin sa bonne intention et bonne volonté étaient là, et c’est avec plaisir que je le recevais, car il était content lui-même de venir nous voir, aussi c’est bien surtout par ses visites que je l’avais le plus jugé, car je voyais que réellement il avait tant de soucis de vous tous et de Louis (Fournil) comme nous en avions nous-mêmes. Il aurait fait beaucoup pour vous empêcher d’être en danger s’il l’avait pu, malheureusement il ne pouvait rien, et lui-même qui se croyait bien en sûreté, comme tu le dis bien, c’est le premier à partir. Il a dû bien souffrir, physiquement d’abord, moralement ensuite en se voyant mourir. Et cependant c’est une grande grâce que le Bon Dieu lui a accordée d’avoir le temps de se reconnaître et de lui demander pardon, chose qu’il a faite du plus profond de son cœur, leur a assuré l’aumônier qui l’a assisté. Pauvre Firmin, je ne puis penser à lui sans pleurer et cependant, moi, moins libre à partir que Marie et n’assistant guère à toutes ces cérémonies, je ne puis parfois croire à la réalité.
 Je comprends fort bien le grand chagrin de Louise arrivant à cet hôpital et ne se trouvant qu’en face d’un cadavre. Oh ! combien alors elle a dû avoir de la peine, et un peu de remords aussi car elle l’a toujours méconnu et ce sera peut-être son plus grand regret maintenant qu’il lui manquera, car je l’ai eu grondée à ce sujet quand j’y étais, et je lui ai bien dit alors que si elle était passée par toutes les épreuves où j’étais passée moi-même, elle saurait apprécier un peu mieux celui qui l’aimait tant, à le rendre un peu jaloux, il se peut bien, mais n’est-on pas jaloux de ce qu’on aime ? Enfin je la plains tout de même de tout mon cœur, et je comprends que le coup a été rude. Et encore heureuse qu’il lui soit mort d’accident au lieu de maladie, puisque ça lui assure la moitié du traitement, tandis que de mort naturelle, elle n’aurait eu droit à rien, n’étant pas commissionné. Le Bon Dieu après tout en lui prenant le mari, le père des enfants dont ils ont si grand besoin, lui a laissé un peu de quoi les élever. Si avec ça elle a un emploi adapté à sa vue, que faire, elle continuera à vivre sa vie pour le mieux en se rappelant le cher disparu et en priant surtout pour lui. Chose que je fais moi-même le mieux possible avec les fillettes ...
 Nous serions bien heureuses toutes les trois de te voir, à moins que voyant Tante et Marie à Labadie, tu décides de ne pas venir. Cependant je t’assure que j’en aurais bien mal au cœur, à tel point que si tu ne devais pas venir, je ferais l’impossible pour aller moi-même à Labadie aussi, chose qui me ferait le plus grand plaisir d’assister à l’anniversaire et neuvaine de nos chers disparus. Mais voilà que je tourne et retourne la question dans ma tête, me faire garder les enfants, y aller juste passer un jour, mais je doute fort pouvoir convaincre la petite Anne-Marie. Me les emmener, c’est trop de frais pour si peu de temps. J’aime mieux y aller passer quelques jours aux vacances. Vivre ici ou là-bas, c’est aussi cher à droite qu’à gauche. Et si le malheur veut que la guerre ne soit pas terminée, chose qui hélas est plus que probable, j’irai tenir compagnie à notre pauvre Maman qui se mine de plus en plus, me dit Marius, qui l’a trouvée bien changée. Pauvre Maman ! Tant souffert pour nous élever tous, et vous voir périr pareillement, quel malheur ! Elle a dû avoir bien du chagrin de voir repartir le pauvre Marius, sans trop de courage pour être biffin. Ici, il a passé une bonne journée, comme toujours de la gaieté, il m’a même fait tordre de rire, chose rare depuis longtemps. Pauvre petit, c’est bien le seul bon jour de sa permission. Nous l’avions chargé de provisions diverses pour les uns et les autres, et il était parti content.
Alors tu vois la suite. A Capdenac, trouvant tout le monde heureux de sa visite, et le lendemain recevant la triste nouvelle. Crois-tu qu’il n’y a pas de quoi lui donner un fameux cafard. Je vais lui écrire pour lui donner son cache-nez et une paire de chaussettes que je lui ai réparée ; il était complètement démuni de tricot, heureusement que Louis avait laissé un fameux chandail, neuf complètement, que je lui ai donné ; avec ça il pourra supporter le froid.
 J’ai toujours de bonnes nouvelles de Louis, ils sont au repos, et ne savent pas de quel côté ils vont tourner.
 Allons, ne me gronde pas trop de mon bavardage et surtout de mes bêtises. Je n’ai pas les idées si haut placées que toi en matière spirituelle, qu’il faut bien pardonner mes idées un peu scabreuses A ce sujet, je reviens vite heureusement.
Les fillettes s’unissent à moi pour t’embrasser bien tendrement.

   Ta sœur Eugénie.


Lettre de Jean-Antoine Estéveny à Ernest Olivié

Mazamet, 24 janvier (1917)

Mon cher ami,


 Je profite d’un après-midi de mauvais temps pour te donner de mes nouvelles … Je bénis la pluie – parce que je suis à l’abri sous un bon toit auprès d’un feu de chêne pétillant – et parce qu’elle me procure des loisirs que je ne connaissais plus depuis tantôt une quinzaine de jours – tandis que tu la maudis, j’en suis sûr, dans la situation peu confortable que tu occupes… Ta dernière lettre m’a profondément ému, crois-le bien. Je t’avais précédemment exposé mes vues sur le rôle du clergé pendant la guerre ; je m’étais élevé contre le goût prononcé qu’ont certains de notre caste pour l’ « embuscage » volontaire.
J’avais gémi de mon inaction forcée et prolongée … et voilà que tu t’adresses à toi-même des reproches. Tu prétends que tu aurais pu faire davantage. Non mon cher ami, tu as fait ton devoir, tout ton devoir. L’essentiel pour nous prêtres et futurs prêtres, n’est pas de conquérir des grades, des dignités, des distinctions … mais de laisser faire la Providence, de ne pas contrecarrer ses vues sur nous, de ne pas choisir une place parce qu’elle est moins exposée, et par le fait, moins propice à l’exercice des vertus de dévouement et d’esprit de sacrifice et de mortification que nous prêchons, mais parce qu’il plaît à Dieu de nous y voir parce que nous pourrons y faire plus de bien, ou tout au moins nous en faire davantage à nous-mêmes. En un mot, il me semble qu’il y a tout lieu de se rassurer quant au fond de ta conscience devant Dieu qu’on ne trompe pas. On peut se dire : si je suis là, ce n’est pas par peur, pour fuir le danger ou la privation, mais parce que je crois pouvoir y faire plus de bien ou me perfectionner davantage … parce que, vous, mon Maître, vous m’y avez mis par la volonté de mes supérieurs.
Crois-tu que tu serais plus libre de prier… Crois-tu que tu ferais plus de bien si tu étais sergent … Non, crois-en mon expérience déjà vieille de gradé … Un prêtre simple soldat fait autant de bien qu’un prêtre sous-officier et officier… Tu es brancardier, et je sais de façon sûre que tu es aussi exposé que le soldat au créneau
illisible
Si j’avais à recommencer ma vie, j’opterais aussitôt pour ta part que pour la mienne. Certes je conviens que la mienne est plus belle matériellement, plus intéressante. Mais si tu savais les occasions multiples qui nous sollicitent, sinon au mal, du moins au relâchement, c’est effrayant. Le milieu officier est très corrompu parce que les mauvais instincts non réfrénés sont toujours là, parce qu’on y a plus de loisirs, parce qu’on a suffisamment de ressources pécuniaires pour satisfaire la passion d’un jour. Mon Dieu, que l’humanité est laide et dégoûtante ! que l’empire du mal est étendu !
 Je suis content d’avoir pu ainsi causer à cœur ouvert avec toi. Je ne prêche pas ; je t’expose seulement mes pensées habituelles – peut-être même je me condamne par certaines de mes phrases.
 J’attends toujours qu’on fasse appel à mes services. J’ai autant de chances d’aller à Salonique que de retourner sur le front français. Ça m’est égal. Je crois bien qu’après les préparatifs formidables qu’on fait de part et d’autre, la campagne de printemps sera terrible sur notre front… Mais à la grâce de Dieu.
J’ai appris avec plaisir par Grialou que la lettre où je vous parlais de « As pla cagat » vous avait bien amusés. Tout ce qu’elle renfermait est authentique.
Au revoir, mon cher ami.
Persévérons à prier l’un pour l’autre et pour nos confrères… et demandons pour chacun de nous la force d’accepter toujours la volonté du Maître, si dure soit-elle.

     J. Estéveny.


Bouby vient d’être affecté à un bataillon de ton régiment comme aumônier bénévole. Tant mieux pour lui et pour nous.


- Jeudi 25 janvier 1917  -

Même train habituel pour la journée. Vers 9 h du soir un incendie éclate dans le village : une grange et la maison attenante sont en quelques instants la proie des flammes. Dans la grange un certain nombre de permissionnaires étaient couchés : l’un d’eux est grièvement brûlé à une main, il vient se faire soigner à l’infirmerie. Malheureusement tous ne peuvent pas s’échapper, on ignore le nombre de ceux qui y ont péri.

Lettre de Léon Poujol à Ernest.

ARMEES D'ORIENT
  L.Poujol Brigadier Infirmier  9 e  d'Artillerie  4 e  Batterie  SP513

+  25 - 1 - 17

Mon très cher


Ta lettre - longue et remplie - du 7  vient de m'arriver. Elle me parle beaucoup des premières nouvelles envoyées par moi quelque temps après mon débarquement à Salonique. Tu me demandes, avec quelque curiosité, mes impressions sur ce pays, notre vie ici etc ... Le temps de recevoir une réponse à une missive fait changer bien des choses. Tu vas en juger.

Huit jours après notre arrivée, nous avons pris la route de Monastir par étapes. Voyage de 6 jours pas trop fatigant parce que fait sur une route passable et par beau temps. Depuis le 30 X bre nous sommes bivouaqués dans la grande plaine macédonienne où se trouvent Fornia et Monastir. C'est une espèce de vaste cuvette, entourée de hauteurs, unie comme le crâne de Constantin et ... depuis 3 jours couverte de neige. Vers le début de janvier, le froid est venu et la neige ensuite. Nous n'avons pour tout abri que les tentes et pas de feu puisque à peu près pas de bois à 10 km à

la ronde. On s'est ingénié à fabriquer pourtant des poêles avec des boîtes à essence et c'est à côté de l'une d'elles, allumée pour la 1 ère fois, que je t'écris ces lignes. Pas d'illusions sur ces pays, mon cher ...

On est nourri à peu près comme en France mais on ne trouve rien à acheter. Jusqu'ici lettres et colis arrivent assez bien, avec retard voulu évidemment. Puis jamais de repos à l'arrière, pas de distractions, pas un tas de petites douceurs ....
Je parle en général maintenant, pas spécialement pour nous. Notre petit aumônier angevin assis à mes côtés chante le sonnet de du Bellay : Heureux qui comme Ulysse ... et plus que l'air marin la douceur angevine. Il n'est pas du tout content celui-là d'être par ici. Personnellement je n'en suis point si mécontent. Nous n'avons pas trop le droit de nous plaindre puisque nous ne sommes pas encore au front. L'attaque de Mac Hensen n'est pas près de se faire, comme tu te l'imagines. Mets-toi bien dans l'idée que ni lui ni nous ne pouvons faire grand chose par ici, sinon maintenir des effectifs devant nous, et les Grecs en respect.

Nouvelles de l'ami Antonin. Approbation de tes diatribes contre nos embusqués. Rien de Privat ni de Bergonié.
Que penses-tu de la guerre ?

Bon courage toujours en N.S. Tu peines encore plus que moi. Restons unis ainsi par le cœur, les tribulations dans son Grand Cœur.


Je t'embrasse bien fort.   L.Poujol

- Vendredi 26 janvier 1917  -

On découvre dans les décombres encore fumants les cadavres carbonisés de 5 malheureux, tous permissionnaires du 239 e d’Infanterie. Toujours même température.

- Samedi 27 janvier 1917  -

Rien de spécial.

Lettre de Louise à son frère Ernest.

Capdenac le 27 janvier


 Tu dois trouver étrange que je ne t’aie pas répondu à ton aimable lettre qui est venue m’apporter un peu d’adoucissement à ma douleur, mais jusqu’à maintenant j’étais incapable d’écrire. J’avais été tellement frappée par ce terrible malheur dont je m’y attendais pas le moins du monde que je ne savais pas où j’avais la tête. J’ai passé quelques jours que je n’avais l’idée de rien, excepté du grand malheur qui était arrivé. Ah oui, cher frère, c’est terrible ça. Voir partir ce pauvre Firmin bien content, plein de santé, et puis à onze heures être tué, sans que j’aie eu la consolation de pouvoir le voir avant son dernier soupir, c’est trop triste. Je m’en consolerai jamais, j’ai que ça dans l’idée de n’avoir pu le voir, et il s’est fait attraper juste en face la maison. J’ai vu quand on l’a pris sur le brancard, mais j’ignorais que ce fût lui. Il a été tamponné entre 2 wagons, mais il n’est pas mort tout de suite. Le médecin d’ici n’y était pas et on l’a transporté tout de suite à Figeac.
Tout de suite qu’on m’a prévenue, je suis partie par un train de marchandises. Quand j’y suis arrivée, on n’a pas voulu me laisser rentrer, me disant qu’on était en train de l’opérer, mais penses-tu, il était mort car dans un quart d’heure à peine, le major est venu m’avertir que malgré tous ses soins il n’avait pu le sauver. Tu parles quel coup ç’a été pour moi, moi qui avais un peu d’espoir de le savoir en vie. Quel calvaire, mon Dieu, de me trouver rien qu’en présence d’un cadavre. Oh ! c’est affreux d’être nés pour voir des choses si tristes. Ce qui m’a consolée un peu dans mon malheur, c’est qu’il a eu le temps de se reconnaître. La bonne sœur qui l’a assisté m’a dit qu’il était mort avec sa pleine connaissance, tout en parlant de ses enfants. L’aide major, c’est un prêtre soldat, et il lui a donné le sacrement de l’extrême-onction. C’est une bien grande consolation pour nous tous.
La pauvre mère aussi est très affligée, car elle ne s’attendait pas à ce malheur non plus. Et les petits, ils m’en parlent tout le temps. Louis croit très bien qu’il est mort, mais Jean ne veut pas le croire, il dit qu’il est chez la mémé.
Enfin, cher Ernest, j’ai l’espoir qu’on te verra bientôt et que tu n’auras pas une si triste permission comme le pauvre Marius. Merci surtout des messes que tu dis pour le pauvre Firmin. Si tu as le bonheur de venir, on fera la neuvaine du pauvre Firmin en même temps que le prie Dieu du pauvre Papa, car tu dois bien savoir que je l’ai apporté à Glassac. On doit dire une messe le 30 et le 31 pour lui. Je tâcherai d’y aller si le temps est pas trop mauvais, ou sinon j’irai ici avec les petits. Puisque tu dois venir, on causera de mes affaires de vive voix.
Nous t’embrassons tous les trois bien tendrement.

        Louise.



- Dimanche 28 janvier 1917  -

Je chante la grand-messe à 9 h 30. M. le curé prêche : il est vraiment intéressant, ce bon petit curé dans ses prônes et ses « parlottes » du soir. L’église est pleine. A 14 h vêpres, peu de monde. Préparatifs de départ pour le lendemain, car nous transportons nos pénates plus loin vers la droite, à Nixéville dit-on.

Lettre de Clémence à son frère Ernest.

Labadie ce 28 janvier 1917

Bien cher Ernest,

Je réponds à ta bonne lettre que nous avons reçue aujourd’hui, et qui nous a fait comme toujours le plus grand plaisir, d’avoir de tes nouvelles et de te savoir en bonne santé. J’espère bien que tu nous dis la vérité.
Notre santé ne va pas trop mal, Maman est bien un peu grippée, mais c’est toutes les maisons qui se plaignent de cette espèce d’influenza. Il faut



bien se tenir au chaud pour ne pas prendre une fluxion de poitrine, aussi je l’ai faite rester au lit une bonne partie d’aujourd’hui. Mais pour ça, ne te fasse pas de mauvais sang, ce ne sera rien, je l’espère.
Et toi, mon cher Ernest, tu nous dis que tu ne tarderas pas à venir en permission. Non, comme tu le dis, elle ne sera pas bien gaie. Le pauvre Marius ne l’a pas eue bien brillante aussi sa permission. Il n’est pas resté un jour entier ici.
Quant à la pauvre Louise, je m’étonne qu’elle ne t’ait pas écrit. Mais dans le grand malheur qu’elle vient d’avoir, elle ne se souvient pas d’écrire. Elle n’est pas venue ici, elle est venue accompagner le pauvre Firmin à sa dernière demeure à côté de notre cher et regretté père. C’est au cimetière de Glassac qu’ils dorment l’un à côté de l’autre. Depuis lors, elle n’est pas montée. Le petit Louis a les pieds gelés, il ne peut pas se chausser. Elle nous a écrit, nous disant que le petit Jean est inconsolable, qu’il ne faisait qu’appeler son père. Pauvre petit, ça vous fait mal au cœur de l’entendre.
Comme tu dois le savoir, la mort du pauvre Firmin a été occasionnée par un tamponnement. Il a vécu quelques heures dans sa pleine connaissance en demandant bien pardon à Dieu, et il a  fait une sainte mort, a dit à Marie la religieuse qui le soignait. Mais quand la pauvre Louise y est arrivée, il avait quitté ce monde. Enfin, mon cher Ernest, que de tristesse qu’il faut supporter ! Pauvre Louise, il faut qu’elle se mette à présent au rang de beaucoup de jeunes veuves comme elle. Elle a été aussi une victime de l’affreuse guerre.
Marius a écrit aussi aujourd’hui, il nous dit avoir fait un bon voyage.
Excuse-moi si je t’écris au crayon, je n’ai aucune plume qui vaille. Aujourd’hui le temps s’est remis à la pluie.
Adieu cher Ernest, reçois de nous deux nos plus tendres baisers.

       Clémence Olivié.


- Lundi 29 janvier 1917  -

Départ vers 11 h. Première étape à 6 km d’ici à Ville-sur-Cousances, marche pénible à cause du verglas et de la gelée : un froid glacial nous fouette le visage. Nous arrivons vers 14 h à un camp situé tout près de la petite localité sus nommée. Nous y passons la nuit.

Au Camp Davoust ( Bois de Nixéville ).

Le lendemain, messe à l’église du village. Je fais la rencontre d’un confrère ancien camarade de caserne, l’abbé Lapisse,  du séminaire d’Albi, capitaine à une Cie de mitrailleurs du 342e. Sa compagnie a été faite prisonnière tout entière à la cote 304. Nous repartons vers 13 h de Ville-sur-Cousances pour Nixéville à 12 km d’ici. Nous traversons Rampont, Blercourt, Nixéville et nous allons prendre possession du
camp Davoust à 2 km au sud-est. Grand baraquement glacial. Nous sommes bien fatigués et transis de froid. La soupe ne nous est servie qu’à 10 h du soir avec un bon café chaud. Heureusement qu’on a eu souci de nous donner un casse-croûte ! Enfin c’est pour la France et pour Dieu aussi, qui voit nos souffrances mieux qu’aucun de ceux qui s’agitent derrière nous.


Lettre de Tante Eugénie à Ernest.

Toulouse le 29 janvier 1917


Bien cher Ernest,

Je réponds sans tarder à ta lettre pour te donner mon avis sur ton passage à Toulouse.
Que Dieu veuille que rien ne vienne entraver nos projets et retarder ta permission !..
Eugénie te fait dire de ne pas te gêner pour aller frapper à sa porte de nuit ou de jour. Tu seras le bien venu à n'importe quelle heure. J'ai passé l'après-midi d'hier avec tes sœurs, elles sont de mon avis. Marie m'a dit t'avoir donné tous les détails qu'elle connaissait sur la fin tragique du pauvre Firmin. Cela est bien pénible…
Quel temps mauvais nous avons cet hiver, et combien ça doit ajouter à vos souffrances ! Quel malheur que cette guerre ! Enfin, bon courage et résignation. Espérons que nous nous reverrons sous peu. Je t'embrasse tendrement.

     Ta tante Eugénie.

J'attends tes ordres pour faire d'autres expéditions de colis. Adieu.

- Mardi 30 janvier 1917  -

Vers 7 h, M. Dufeux et moi, nous nous rendons à Nixéville pour y dire la Sainte Messe. La journée se passe à flâner par un froid de 8 à 9° au-dessous. La nuit, le thermomètre descend jusqu’à –18°, c’est formidable ! Le pain est gelé ainsi que le vin dans nos bidons. Les pauvres malheureux qui sont aux créneaux souffrent encore plus que nous, cette idée-là nous encourage à supporter nos misères sans trop nous plaindre.

- Mercredi 31 janvier 1917  -

Rien de particulier. Il semble que nous devions rester ici encore longtemps, car nous sommes de réserve d’armée, aussi cherchons-nous à nous installer un peu. Nous trouvons un local pour célébrer la Sainte Messe sur place.

- Jeudi 1er février1917 -

Rien de spécial. Le froid reste toujours très rigoureux. Moins 18° durant la nuit, de –10 à –12 pendant le jour. La célébration du St Sacrifice devient très pénible à cause du froid aux mains.


*** FIN DU CARNET N° 9 ***



- Vendredi 2 février 1917 -

Sainte Messe avec plusieurs communions : c’est que tout le régiment est là et dans les membres se trouvent de saintes âmes. On songe à organiser une grand-messe pour dimanche, chants et musique, rien n’y manquera ; répétition sérieuse sous la direction de M. l’abbé Couderc.

- Samedi 3 février 1917 –

Déjà des bruits fâcheux circulent. On parle de départ pour demain. La chose se confirme vers le soir. Le départ est fixé au lendemain dimanche. Rien à faire pour notre messe, car on part à 10 h 30 et la soupe est mangée à 9 h. Je reçois une lettre de mon frère Baptiste m’invitant à me rendre en permission car lui-même partait pour 7 jours de convalescence. Rien à faire au dernier moment.

Lettre de Tante Eugénie à Ernest.

Toulouse le 3 février 1917


Bien cher neveu,

 J'ai reçu ta lettre avant-hier et depuis je n'ai pu trouver un instant pour te répondre. La cause en est la naissance d'une petite fille dans la maison
(Tante Eugénie était une employée de maison, à Toulouse). Son père est actuellement au Maroc. Les naissances sont comme les morts, ça donne du tracas, la différence est que l'une est joyeuse et l'autre triste. Le Père Huc vient la baptiser dans la maison, demain.
Mais ce qui me préoccupe le plus en ce moment, tu peux le deviner, c'est de te savoir par un temps pareil dans ce mauvais coin où tu dois souffrir toutes sortes de maux. Je voudrais les partager pour qu'ils te soient moins rudes, mais, hélas, on ne peut que prier et c'est ce que je fais tous les jours, et je demande à Dieu de te donner la force de les supporter avec résignation ... Et la vie de ce monde est si triste que souvent  je me demande comment on peut s'y attacher.
C'est bien fâcheux que ta permission soit retardée, car j'ai reçu hier au soir une lettre de Baptiste me disant partir pour chez lui, pour 7 jours de convalescence. Ça se serait trop bien rencontré. Soyons toujours soumis à la volonté de Dieu, espérons qu'il arrangera tout pour le mieux.
J'attends de tes nouvelles avec impatience, mais tu n'as peut-être pas de papier, ni les moyens de t'en procurer. Je t'en envoie quelques feuilles. Je t'en enverrai d'autres dans quelques jours.
J'espère que Louise t'a répondu. La pauvre, les premiers jours, elle n'avait pas le courage d'écrire, cela se comprend. Elle m'a répondu à moi hier ; il me tarde bien de la revoir.
Tes sœurs et nièces d'ici vont bien et t'envoient leurs meilleurs souvenirs, ainsi que les autres parents. Marius m'a écrit un mot du 28 janvier me disant être encore à l'ambulance pour 2 jours. C'est bien regrettable qu'il n'y reste pas.
Je ne t'enverrai pas de colis sans ordre. Adieu cher Ernest. Je t’embrasse tendrement.     Ta tante Eugénie.

Dis-moi si les cartes-lettres te vont mieux ou bien le papier ramette.
Nous avons aussi un froid très intense ici et la neige ne fond pas vite. Mais pour moi, ce n'est pas grand chose. Adieu, je vais me mettre au lit, et vous autres vous êtes peut-être à la belle étoile. Cette pensée me brise le cœur. Adieu.


Suite du récit : premiers combats au Mort-Homme.

 
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