Mort-Homme - 3 -- 96e R.I. du 21 avril au 17 mai 1917. - Ernest Olivié - Grande Guerre 14-18

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Mort-Homme - 3 -- 96e R.I. du 21 avril au 17 mai 1917.

1917 > Cote 304/Mort-Homme

Récit, page précédente : Mort-Homme #2.


Montée en ligne ( en réserve ).

- Samedi 21 avril 1917 -

Préparatifs de départ : quelques communions à nos messes du matin. Temps beau depuis hier. Nous partons à 6 h pour la relève ; beaucoup de calme, mais dans la compagnie, il y a cependant de l’émotion. Un trop grand nombre ont fêté la dive bouteille. Nous arrivons tout de même à notre position de réserve que nous devons occuper pendant 4 jours : un peloton à Labarderie (le mien) et l’autre à la place d’armes. A Laborderie, nous trouvons un poste de secours très bien aménagé.


- Dimanche 22 avril 1917 -

Nous célébrons la Sainte Messe au poste même vers 9 h du matin, sans aucun assistant. La journée est des plus calmes. Je fais une corvée d’eau au P.S.C. dans l’après-midi.


- Lundi 23 avril 1917 -

Rien de spécial à noter pour la journée. Le soir à 10 h, on vient nous appeler en toute hâte pour porter secours à des blessés, soi-disant ; hélas, nous ne trouvons qu’un cadavre : celui du sergent Audisio du canon de 37 qu’un 77 allemand a littéralement coupé en deux et renversé contre son frère, le sous-lieutenant Audisio qui se trouvait là pour diriger une corvée de travailleurs. Hélas ! Quelle douleur, il dût ressentir ce pauvre garçon ! Aussi quels gémissements il poussait à notre arrivée et pendant le trajet jusqu’au P. S.C. Le plus triste, c’est que je n’ai pu arriver à temps pour lui administrer les derniers sacrements ! Le lieutenant me demande comme un service de vouloir bien le lendemain me rendre à Fromeréville pour faire la sépulture de son pauvre frère ; naturellement j’ai accédé à son désir.

- Mardi 24 avril 1917 -

A 6 h je pars du P.S.C. où  j’ai passé la nuit, pour me rendre à Fromeréville (–les Vallons) : c’est à 9 h 30 qu’est fixée la cérémonie. A travers monts et vaux, j’arrive vers 8 h au village. Au cimetière, je rencontre précisément le caporal qui est chargé du cimetière (abbé Delery du diocèse de Rodez), avec lui nous organisons rapidement la cérémonie ; je dirai la messe au dépôt mortuaire du cimetière. Déjà le pauvre sous-lieutenant, accompagné du lieutenant observateur et d’un petit groupe de soldats du canon de 37 sont là : ils m’engagent à commencer de suite la Sainte Messe. A 9 h tout est terminé : le pauvre sergent dort son dernier sommeil ! Que Dieu ait son âme surtout ! Qu’il ait daigné lui accorder cette lueur de repentir qui à la dernière heure sauve tant d’âmes ! Etant autorisé à passer ma journée à Fromeréville, je me rends chez  les brancardiers divisionnaires où je retrouve plusieurs prêtres de ma connaissance, je passe avec eux quelques moments agréables.

A 7 h du soir, toujours à travers champs et bois, je regagne les lignes. Je traverse le village de Germonville, peu démoli encore, puis ce sont les Bois Bourrus qui cachent une infinité de canons, et quels bois, mon Dieu ! Le sol est littéralement jonché de bois mort, de trous, d’arbres déchiquetés par les obus. On chevauche de trou d’obus en trou d’obus. Quelle horreur et quelle désolation ! A la nuit, j’ai rejoint mon poste.

En première ligne.

- Mercredi 25 avril 1917 -

Relève le soir vers 9 h 30. En ligne, très pauvres abris, étroits et mal aménagés. En avant quand même !

Lettre de Estéveny à Ernest,
     à en-tête "Place de Mende - Réunion des OFFICIERS"

Mende le 25 avril 1917


Mon cher ami


 Entre deux déplacements, qu'il me soit permis de me recueillir un instant et de te donner de mes nouvelles. Poujol m'appelait naguère "l'homme de l'éternel mouvement", et il avait grandement raison. Je ne puis me fixer nulle part ... tant il est vrai que nous sommes tous des animaux "inquiets" !!!
Après notre stage de formation à Labruguière, lequel s'est terminé vers le 19 avril, je suis rentré à Mende, d'où j'ai obtenu la permission de détente à laquelle j'avais droit. J'ai une veine insensée. Ma permission coïncidait exactement avec celle de Bouby et je n'en savais rien. "L'homme ne sépare pas ceux que Dieu a unis". Depuis que mon illustre compatriote est mobilisé, il n'est pas retourné une seule fois à Salles
(-Courbatier) que je ne l'y ai rejoint. C'est beaucoup plus intéressant à deux - à trois même avec notre brave curé...
Au retour, je me suis arrêté à Rodez ; mais je n'y ai pas trouvé grand monde. Monsieur Belmon qui m'y avait fixé un rendez-vous avait la veille été rappelé télégraphiquement à son hôpital de Montpellier en prévision sans doute d'un arrivage important de blessés. M. Théron, qui vient d'être pris comme auxiliaire au conseil de révision, était chez lui auprès de sa mère, qu'il fortifiait en vue de son hypothétique départ aux armées. Je dis hypothétique, car il compte obtenir un sursis d'appel, jusqu'à la fin de l'année... M. Pouget est lui aussi auxiliaire, mais il ne s'en fait pas pour si peu. Quant à M. Bourdoncle peut-être sais-tu qu'il est pris service armé. Oui, service armé. Il ressent un peu les mêmes transes que nous avons tous éprouvées à la veille de notre entrée à la caserne. Je l'ai rassuré. Je dois pourtant t'avouer qu'il est assez résigné. La Providence veuille mettre près de lui des confrères charitables et serviables ... et dans les séminaires, des économes prévenants et généreux !!!
 Et j'ai à nouveau réintégré Mende, pour en repartir demain. Je vais à Carcassonne passer deux ou trois jours dans le but de préparer à Alzonne les cantonnements que nous devons aller y occuper avec nos bleus vers la mi-juin.
 J'ai un travail fou du matin au soir ... Et le soir quand je pourrais travailler pour moi, je reçois la visite de qq. séminariste bleu, que tu connais peut-être : Fonvieille. Estivals et Lagarrigue vont bientôt arriver... Amédée Privat est ici.
 A Rodez l'autre soir, ils ont reçu au séminaire une véritable avalanche au moment du souper : 17 bleus !
 Au revoir, mon cher ami. Union de prières pour nous et les nôtres. Et à la volonté de Dieu. Je t'embrasse.
      Estéveny


- Jeudi 26 avril 1917 -

Je ne puis célébrer la Sainte Messe faute d’un abri convenable : c’est une grande privation. Journée tout ensoleillée.

- Vendredi 27 avril 1917 -

Je me rends au P.S. de Laborderie où se trouve M. Dufeu pour y célébrer la sainte Messe. Puis, je vais chercher de l’eau au P.S.C. où je consulte le dentiste, ma dentition est en très mauvais état ; il décide de me plomber trois dents cariées ; il se met à l’œuvre tout de suite : ce n’est pas amusant. Rien à signaler en dehors de cela et des attaques anglo-françaises qui deviennent de plus en plus dures et sanglantes.

- Samedi 28 avril 1917 -

Même chose qu’hier : temps toujours très beau, clair de lune magnifique le soir. Calme presque complet.

- Dimanche 29 avril 1917 -

Sainte Messe à 10 h chez le capitaine ; quelques bons Poilus y assistent. Le soir à la nuit, une patrouille ramène le corps d’un lieutenant du 322e resté entre les lignes depuis novembre 1916. Nous allons le transporter à la « place d’armes », où on procède à l’inventaire : il a plus de 200 frs sur lui.

Lettre de Louise à son frère Ernest.

Capdenac le 29 avril 1917.

Bien cher Frère,

J'ai reçu ta bonne lettre aujourd'hui, datée du 23, et je vois qu'elle y a mis un peu de temps aussi. Je réponds tout de suite, afin de ne pas te laisser sans nouvelles, quoique depuis, tu dois en avoir eu une de moi dans laquelle je te disais que j'avais reçu le petit colis qui m'était arrivé juste avant que j'aie fait partir la lettre, et dont je te remercie encore beaucoup. Je n'ai pas encore fait les calots car depuis cinq jours je suis en service. Je suis fourgonnière ; je vais à Rodez tous les jours ; je pars à midi 49 et je rentre le soir à 10 heures. Je commence à m'y habituer bien facilement, car le travail n'est pas bien rude ; d'abord je n'ai pas encore été seule. Il n'y a qu'à trier des papiers et puis les donner aux chefs de station aux passages, et puis à aider à décharger les colis. Ceci n'est pas pénible car il y a des hommes pour les gros colis, et puis il y a un frein dans le fourgon, qu'il faut serrer ou desserrer quand la machine siffle. Tu sais, j'aurais autant préféré un poste dans la gare, mais enfin ça ne me déplaît pas trop, maintenant qu'il fait beau, c'est des bonnes promenades. Ma voisine me garde les petits le soir, ils sont bien contents, d'abord elle me les traite comme le sien. Je gagne 3 frs 50 par jour, c'est bien joli si je peux le faire.
 Encore je n'ai rien touché de la pension, ni de rien d'autre, et alors tu comprends, l'argent s'en va vite, si je peux me gagner quelque chose, c'est le moment.

Nous sommes trois femmes qui faisons le même roulement. On nous fournit un costume noir avec les écussons du P.O.. Tu sais que les premiers jours, on nous regardait, c'est une espèce de robe fermée en bas comme des pantalons. J'avais peur que ça me fasse mal à la tête, mais depuis que je travaille, je n'ai pas été du tout malade.
 Je ne l'ai pas écrit à Maman, parce qu'elle se ferait du mauvais sang, quoique je ne risque rien. Mais j'ai bien assez regardé si je les voyais, l'une ou l'autre, mais je ne les ai pas vues. J'ai là une bonne occasion de me rappeler de mon pauvre Firmin, où j'ai le temps de lui réciter un bon De Profundis. Tu sais que ça m'est bien pénible, combien de fois je pense que s'il était là, j'aurais pas besoin d'aller faire ce travail. Enfin le bon Dieu l'a voulu ainsi, et il faut espérer qu'il me conservera la santé pour m'en tirer.
 Je ne vois rien de plus de nouveau, si ce n'est que depuis quelques jours nous avons un temps splendide, la plupart des arbres sont en fleurs.
 Les petits sont en bonne santé et t'envoient mille caresses.
 Reçois de nous tous nos plus doux baisers.
        Louise.


. Lettre du curé de Glassac du 29 avr. 1917.


Glassac le 29 avril 17

+     Cher ami,
  Dès votre lettre reçue, j’ai pris le chalumeau de l’écriture, le
calamus elsiter scribentes ( ? ) du psalmiste pour me réjouir des bonnes nouvelles de votre lettre. Lorsque les communiqués nous apportent leurs terribles annonces vous pensez que notre esprit et notre affection s’orientent vers ce front de la bataille et nous nous interrogeons nous-mêmes devant les sous-entendus et les silences eux-mêmes des communiqués.
L’abbé Estibal a passé une mauvaise quinzaine ; il écrivait difficilement. On a redouté pour lui le tétanos, au moins une complication dans son état. Je vais lui écrire de cet instant pour lui adresser  la cordiale et affectueuse expression de ma compassion.
Jusqu’ici estimez-vous heureux d’être sans blessures. Lorsque Dieu les envoie on s’y résigne. Si nous les avions contractées sans qu’elles soient complètement justifiées par un devoir impérieux, si la témérité ou toute considération humaine avaient composé le mobile qui nous y a exposés, la vie est longue, nous serions passibles de plus d’un regret avant la fin. Il n’en est pas ainsi certainement lorsque les circonstances nous imposent elles-mêmes le danger et que notre devoir nous appelle « non mea volunta sed tua fiat ».  Le pauvre abbé Estibals pourra adresser à ses amis un souhait analogue à celui de St Paul, l… désirer tout de

lui-même, même sa décoration, moins sa blessure « practer vincula ». D’ailleurs on n’a guère appris de mauvaises nouvelles dans la région : une preuve sans doute que nos soldats ne sont pas trop nombreux au fort de la mêlée actuelle. À Marcillac il y a quelques jours, on apprenait la mort d’un brave garçon, Fabre ( Jean-Antoine). L’attaque de Champagne n’avait pas sans doute commencé. De Valady, un jeune homme Fontanié ( Léon ) a été tué, mais avant la même attaque. Adrien Lavergne de Glassac avait inspiré des inquiétudes. Il était considéré comme disparu ; mais il n’était que perdu. La neige d’Alsace l’avait égaré et blotti dans quelque creux de rocher ou de montagne.
Le conseil de révision  du samedi saint (exemptés) a pris à Glassac Cardaillac, pourtant infirme des oreilles ; à Goutrens quelques unités dont un borgne ; à St-Christophe parmi les autres Mazars cadet, forgeron, borgne aussi. Deux semi … de Cantuel de St-Christophe , les frères A. étaient soumis à la révision. L’un a été pris comme auxiliaire ; l’autre s’est bravement soustrait par la fuite à la décision du major.
D’Escandolières sont pris : un fils Noyer de Galadrin, ajourné de deux conseils précédents, Turlan Albert, domestique chez Marty de Fabrique, et autres trois candidats. B. de T., esquivant le canton de Rignac serait passé avec le canton de Montbazens. Je ne sais pas le résultat de cette présentation.
Parmi les ecclésiastiques, M. Montreux, vicaire de Decazeville, M. Rouquier et un autre professeur de Ste-Marie, M. Théron, directeur au Séminaire, M. Constans curé d’Artigues ancien vicaire de Decazeville sont auxiliaires. M. l’économe du Séminaire a été même versé dans le service armé – malgré sa maladie de cœur. Refusés ont été le curé de Souyri, M. Garriguet, et M. Fabre, curé de Lacapelle Mouret. M. Bournhounesque de St-Christophe, ancien curé de Pachins, est pris.
Les dispositions nouvelles du ministre de la guerre ont porté l’émoi dans le rang des infirmiers même âgés et M. Viala lui-même ( classe 89 ) se demande s’il ne va pas résilier son vieil emploi de Rodez pour aller dans quelque usine. (
transcription sous réserve ).
M. Belmon était en congé de 7 jours lorsqu’une dépêche le rappela avant la fin au moment de l’offensive de Champagne. Je n’ai pas su ce qu’il était advenu après le rappel.

Mercredi nous enterrions la pauvre mère N ( ?) décédée très rapidement. Son fils n’a pu assister à la sépulture ; il est alité de sa fièvre paludéenne, interminable convalescence. À Cannes, son hôpital d’évacuation, on lui avait fait espérer un congé pour Pâques. Nous allons tous les jours vers la Trinité et son état n’a pas l’air de s’améliorer. Sur le front vous voyez la guerre dans sa brutalité, dans les hôpitaux on observe plutôt ses perfidies.
 Je n’ai vu personne de Labadie ; mais tout va à l’état normal dans la paroisse. Les pommes de terre passent des mains en terre presque partout. Le temps a été depuis 8 jours sec ; froid la nuit, et tourment par le vent solaire. Aujourd’hui c’est le (
vent du ) midi. Les arbres sont à … en fleur.
En attendant le plaisir de reprendre sans retard notre conversation, cher ami, je vous adresse l’accolade fraternelle.

Votre tout dévoué.
J.Ladet

- Lundi 30 avril 1917 -

Rien à noter pour la journée.
Le soir, avec M. Dufeu nous allons entre les lignes pour essayer d’en retirer de nombreux cadavres signalés par les patrouilles. Ils sont dans un tel état de décomposition et de délabrement (les rats les ont dévorés) que nous ne jugeons pas à propos de les transporter avant d’avoir pris l’avis de M. le médecin chef. Nous nous contentons de rapporter deux plaques d’identité.

- Mardi 1er mai 1917 -

Il paraît que le colonel veut nous citer à l’ordre du régiment : c’est absurde, car alors on devrait citer à peu près tout le monde ; ça fait même déprécier la valeur de ces citations. En attendant, naturellement, je serais très heureux de bénéficier de deux jours de « perm » supplémentaire qu’elle me vaudra, mais franchement je reconnais que je ne le mérite pas.
Dans la journée, notre artillerie déchaîne un feu d’enfer sur les lignes boches en face de nous et au Bonnet d’Evêque. Il paraît que c’est pour préparer un coup de main que doit sous peu opérer la section Franche du 81e. Les Boches ripostent avec leurs gros minnem.


Extrait de l’ordre du 96 e régiment d’infanterie N°597 du 30 avril 1917


OLIVIE Ernest, soldat de 2 e classe, brancardier, matricule 33, 96 e régiment d’infanterie, 5 e compagnie :

« Dans la nuit du 29 au 30 avril 1917, a accompli une reconnaissance des plus audacieuses en avant de nos premières lignes, pour aller pieusement recueillir, au risque de sa vie, les corps de soldats français qui gisaient depuis plusieurs mois à moins de 25 m d’un poste allemand »


Lettre de Marius à son frère Ernest

1 mai 1917

46 e d'Infanterie
dépôt divisionnaire 12 e C nie
Secteur 41

Cher frère,

Excuse moi si je suis en retard pour répondre à ton aimable qui m'a causé un très grand plaisir de te savoir en bonne santé. Pour que tu ne me critiques plus, je voulais t'écrire de suite, mais au même instant j'ai été désigné pour partir en renfort, alors j'ai attendu pour te donner ma nouvelle adresse. J'espère que tu ne m'en voudras pas pour cela. Depuis hier matin, on a trimballé en chemin de fer, et une bonne étape à pied avec notre bazar complet ; le vent ne risque pas de t'enlever, quand tu as cet accoutrement. Y a que la croûte qui n'était pas fort abondante, sans ça le bout de bois, les outils et tout le saint-frusquin ...
 Enfin j'espère roupiller un peu cette nuit. Je suis au dépôt divisionnaire du 46 e , le régiment est en ligne. Je ne sais pas si je vais rester longtemps là, enfin je ne m'en fais pas trop, surtout que la contrée ne m'est pas tout à fait inconnue. Il y fait plus beau dans ces parages que quand je l'ai quittée au mois de février, mais il y a beaucoup plus de bruit. Il y a de petits jeunots avec nous qui n'ont pas trop le sourire. On est dans des baraquements, ça ressemble assez au village de Clairs Chênes où tu vas au repos. Je ne crois pas qu'il y ait du pinard, et puis 30 sous ou 32, il vaut autant boire de l'eau, il faudrait être rudement riche.

Enfin si je peux aller en perme bientôt, je m'en foutrai plein la gueule et ça fera le joint.
 Je te quitte, cher frère, j'en ai marre, je viens de faire 5 lettres, tu parles d'un effort. Je vais aller voir de faire connaissance avec mes nouveaux "totos". Je crois que la nuit dernière, j'en ai fait provision. Bon courage et bonne santé.

Je t'embrasse tendrement.
      Marius.

- Mercredi 2 mai 1917 -

Nous avons hier au soir essayé de sortir de nouveau en patrouille pour aller identifier et inhumer quelques cadavres. Mais les Boches en éveil nous ont vu sortir et nous ont mitraillés de telle façon que la patrouille qui nous accompagnait n’a pas voulu aller plus loin : c’était prudent.

Bombardement continu dans la journée. Notre 7e compagnie cueille un Boche qui est venu se rendre au petit jour. Un avion boche est descendu par un de nos chasseurs au nord du 304.

Lettre de L. Poujol (campagne de Salonique)
à Ernest Olivié.

+  2 - mai - 17


Mon bien cher Ami


Je suis vraiment désolé de ne pouvoir répondre qu'aujourd'hui à ta lettre du 5 avril. Les difficultés du ravitaillement en sont la cause dans ce pays privé de voies de communication. Les rares qui existent, œuvre d'un patient labeur, sont prises par les intenses préparatifs qui ont lieu.

Le mauvais temps est venu encore augmenter ces difficultés. Songe que nos batteries sont à plus de 2300 mètres et pour y aller on doit passer par un col qui en a 1400. On ne fera point de choses merveilleuses, ne le crois pas, mais seulement un effort sérieux pour alléger la tâche du front occidental. De trop hautes visées nous sont interdites, me semble-t-il.
Triste pays mon cher, auquel je ne connais aucun avantage pour le faire estimer ! Jamais je n'ai si bien senti comme ici qu'on se bat pour des idées et non pour une question de terrain ! Il nous suffit ici ou ailleurs d'accomplir la tâche à nous fixée par la main du Bon Dieu. Puisse-t-Il sans trop tarder couronner tant d'efforts par la victoire si ardemment désirée.

J'attends avec une impatience fébrile un courrier qui ne vient jamais : songe que j'ai un frère du côté de Reims, Privat en Champagne, toi ailleurs et d'autres encore. Privat m'écrivait en même temps que toi ; il était prêt pour l'action. Que pense-t-on en France de la Russie, des dernières attaques franco-anglaises ? Cela a l'air prometteur de loin, abstraction faite des pénibles sacrifices inévitables. Es-tu toi-même au repos ?

Le climat reste supportable encore ici, malgré des sautes de température dont on n'a aucune idée en France. Santé générale assez atteinte par les fatigues de ces jours derniers, mais peu de vrais malades. On va faire un effort avant les fortes chaleurs. Le canon ne tonne pas encore, mais on va s'y mettre. Et puis après, ne parle-t-on pas de la Palestine !! Je suis toujours décidé pour n'importe quoi, d'ailleurs l'hypothèse ne laisse pas que de me séduire un brin !

Restons toujours unis en Dieu par la prière réciproque. Il n'y a qu'en Lui qu'on puisse se rencontrer depuis si longtemps.

Que penses-tu de la voyante de Loublande ? On la connaît ici à peu près généralement. Je suis très méfiant quant à moi.


Très affectueusement.    L.Poujol.

- Jeudi 3 mai 1917 -

Le bombardement français sur les lignes boches continue assez violent. Les 220 font trembler le sol. Aussi le soir, nous ne jugeons pas bon de sortir pour continuer nos travaux d’identification de cadavres. C’est du reste la relève qui se fait sans incident vers minuit. Pas un coup de canon ; les Boches ont aussi leur relève au dire du prisonnier d’hier.


Lettre d'Ernest Olivié à Jean Antoine Estéveny le 3 mai 1917.

Dans cette lettre, Ernest évoque :
- L’entrée en guerre des États-Unis,
- Les jeunes recrues et leur « relâchement moral »,
- Les Conseils de réforme, de plus en plus sévères,
- L’espoir déçu d’une fin proche des combats,
- Les malheurs causés par la guerre,
- Les bombardements intenses qu’il est en train de vivre,
- Le prochain « repos » à l’arrière, qui ne sera pas reposant,
- Sa 2e citation, qu’il vient d’obtenir.

                                                                              + Ce 3 mai 1917


Mon cher ami


Merci de cette bonne lettre qui cette fois-ci ne s’est pas trop fait attendre malgré ton labeur effrayant ( !?) C’est que tu avais du nouveau à m’annoncer. D’abord ton affectation définitive semble-t-il à l’instruction de la classe 18. Peut-être de ce fait vas-tu devenir moins changeant. Mais je ne désespère pas encore de te voir partir en Amérique pour aider à l’instruction des 500000 recrues qui doivent venir nous renforcer en automne pour une nouvelle campagne d’hiver. C’est alors que tu pourrais craner !

En attendant tu vas donc te lancer pleinement dans la formation de nos pauvres benjamins, hélas quelle déformation ils ne subissent pas au sein de cette atmosphère empoisonnée de nos dépôts et de nos camps d’instruction. Ce ne sera pas là un des effets les moins néfastes de la guerre .Je sais que vous n’y pouvez rien vous autres ; pour contrebalancer les funestes effets des mauvais exemples et de l’entraînement il faudrait un appui moral et religieux que nos jeunes gens ne rencontrent guère et ne veulent même pas rencontrer. Je parle un peu par expérience car j’ai déjà vu arriver ici la classe 15, la classe 16 qui forme presque le 1/3 de nos effectifs et enfin ces jours-ci il vient de nous arriver une trentaine de bleus de la classe 17 pour tout le régiment, il y en a 3 à ma compagnie, je n’ai pas pu encore les apprécier ni savoir seulement d’où ils viennent.

Je constate enfin cette fois que les conseils de réforme ont travaillé à peu près impartialement ; peut-être même ont-ils été par trop larges pour quelques-uns de ces pauvres réformés qu’on a récupérés largement. Dans ma commune on a pris des borgnes, des boiteux un peu de tout. Mais par exemple notre sympathique économe ne pouvait pas être mis de côté, je veux parier du reste qu’il désirait être pris : sa maladie de cœur doit être en bonne voie de guérison, comme toi je souhaite qu’il trouve des confrères charitables et des économes avenants. Mais je crains bien que le « cafard » et tout le reste lui redonnent sa maladie à un point tel qu’on sera obligés de le renvoyer encore chez… sa mère. Je ne veux pas être méchant. Je n’ai du reste aucun grief contre lui. Je puis dire que chaque fois que j’ai eu l’occasion de lui rendre visite depuis que je suis au front il m’a fait le plus aimable accueil.

Mon curé m’apprend que le sympathique Rouquier est pris pour les services auxiliaires. J’aurais préféré qu’on le laisse là où il est ce pauvre margie

( maréchal des logis). Mais sa santé pourra y gagner. Je suis sûr que sa maladie d’estomac disparaîtra du coup. Il faudrait bien mieux qu’on nous fiche la paix avec toutes ces histoires-là : c’est écœurant de voir qu’on est obligés d’en venir à cette extrémité alors que partout on a tant besoin des quelques bras qui restent : si seulement on savait faire un emploi judicieux de tous ceux qu’on enlève ainsi à leur milieu ! Enfin il faut en passer par là et espérer que toutes ces choses bien pénibles quand on veut les approfondir dégoûteront le monde entier d’une nouvelle guerre.
 En attendant celle-ci se poursuit sans perspective d’une issue prochaine, il est peut être prématuré, surtout pour nous qui aurons peut être prochainement de durs combats à livrer, pour tout le monde même puisque nous avons tout un été devant nous, il est prématuré dis-je d’envisager la possibilité d’une nouvelle campagne d’hiver, mais on la trouvera toute naturelle quand le moment sera venu. Personne ne peut plus se tromper sur le résultat de nos offensives commencées pourtant comme il convenait. Il ne semble pas qu’elles devraient nous donner un résultat bref et décisif. Ce résultat sera acquis j’en ai la conviction mais dans un laps de temps encore long : il faut naturellement qu’on vienne à bout de ces féroces ennemis, qu’on puisse leur faire payer largement toutes leurs vexations et leurs crimes.

Seulement tout cela coûte trop de vies humaines ; les cadavres s’amoncellent depuis 33 mois tout le long de ce front. Les souffrances indicibles sont le pain quotidien de tous ceux qui luttent sans espoir d’y survivre, sans idéal divin ou humain  pour beaucoup ; Nos parents souffrent encore plus que nous et meurent même de chagrin. Les ruines s’accumulent, les veuves et les orphelins se multiplient. Tout cela nous désole et fait désirer à tous la fin d’une pareille catastrophe. Dieu veuille qu’à l’encontre de nos prévisions et de nos sentiments elle soit proche !

Naturellement on ne fait rien de ce coté-là pour gagner l’aide puissante de son Bras. Nous-mêmes, ses prêtres, nous nous enlisons chaque jour, nous perdons l’habitude d’implorer son appui, par une sorte d’indifférence qui nous est communiquée par le milieu dans lequel nous vivons, et notre vie si brutale. Je m’arrête mon cher, dans ces considérations qui te feront sourire et faire la réflexion suivante : Olivié broie du noir.

Ce n’est pourtant pas vrai. Je suis tout à fait gai depuis que l’été est arrivé mais on sent tout de même quelque chose dans le cœur quand on veut approfondir un tant soit peu. Du reste je t’écris sous un bombardement rageur de notre artillerie en train depuis déjà plusieurs jours de faire des tirs de démolition des lignes Boches, rafales de 75, de 80, se succèdent sans interruption ; c’est le menu fretin. Il y a même du plus gros , les 155 ; les 220 surtout voltigent sur nos têtes et à chaque éclatement secouent nos cagnas : c’est peut-être ce qui me donne un peu la fièvre : quoique sans être prétentieux ni trop hardi, je puis dire que je suis parfaitement insensible à tout cela, du moins quand ça tombe sur les voisins d’en face. Il est vrai qu’ils ripostent bien eux aussi mais si mollement, qu’il est à croire qu’ils veulent économiser leurs obus.

Chez nous au contraire il semble qu’on veuille liquider le fonds. Il s’agit qu’ils nous laissent partir tout à l’heure sans trop nous inquiéter après 12 jours de ligne, il est bien juste que nous allions nous reposer pendant 6 jours, mais c’est si loin ce lieu de repos qu’on ne l’apprécie pas beaucoup, surtout que sur un bataillon, 1 seule Cie y passera 6 jours, les 2 autres 3 jours seulement, pendant les trois autres jours elles feront des travaux . C’est presque du surmenage surtout étant donné notre état de santé. Les 1ères chaleurs nous éprouvent un peu. On ne mange guère ; c’est d’ailleurs si peu appétissant. Que de souffrances en moins ! Les nuits au clair de lune en corvée ou au créneau  c’est presque délicieux. Le jour par exemple il en coûte bien un peu de rester au fond de ces cagnas avec un air empesté. Peu de casse : 1 tué et 1 blessé léger ; c’est extraordinaire.

J’ai même décroché 2 jours de plus pour une prochaine permission ; une citation du Rgt m’a été octroyée ainsi qu’à notre aumônier de Bat pour avoir identifié quelques cadavres restés entre les lignes en novembre. Je t’assure que ça ne valait pas une citation, bien franchement, nous ne courions aucun risque, de plus en plus ça fait déprécier les citations, nous avons un colonel qui les distribue à tour de bras. Je m’arrête cher ami. A bientôt la joie de te lire. Restons unis dans nos prières auprès de notre bonne Mère du Ciel, surtout pendant ce mois de mai. Je t’embrasse fraternellement. Olivié


Lettre de Eugénie à son frère Ernest

Toulouse le 3 mai 1917

Mon cher Frère,

Voilà plusieurs jours que j'ai reçu ton aimable lettre à laquelle je n'ai pas encore répondu, ayant de l'ouvrage pressé, ...
...
A son sujet
( de Louise, leur soeur ) , je ne suis guère tranquille, car elle m'annonçait devoir essayer le lendemain le métier de serre-frein ; je pense qu'elle t'a mis au courant de cette situation. Tout de même, ce n'est pas un travail de femme, me semble-t-il, que d'être exposée à tous les vents dans cette petite guérite, elle si sujette aux migraines, n'y voyant pas trop, je crains bien quelque accident, et je ne comprends pas qu'elle ait accepté un emploi pareil, car enfin il y a autre chose à faire qu'à s'affubler en homme pour se gagner la vie. Ah ! elle aura bien mal au cœur, me dit-elle, chaque fois qu'elle passera devant le cimetière, il y a bien de quoi, mais si le pauvre Firmin la voit perchée là-dessus, il souffrira bien, lui qui aurait fait de tout pour l'empêcher de s'exposer au moindre danger. Ce que j'ai trouvé d'étonnant, c'est que la Compagnie ne lui ait encore rien donné, certes je comprends qu'elle a besoin de travailler le plus tôt possible si elle ne touche rien encore, car la vie est trop chère pour passer ainsi.
 Dans ma dernière lettre, je l'engageais à venir près de nous à Toulouse, elle ne serait pas seule et se gagnerait aussi bien la vie et n'aurait pas à quitter ses enfants. Mutuellement, on s'aiderait de ce qu'on pourrait, elle me répond absolument que non, alors qu'elle fasse pour le mieux ou du moins comme elle jugera être le mieux.
J'avais aussi écrit à la maison et Clémence s'est décidée à me répondre aussitôt ; elle me dit qu'elles vont bien toutes les deux, mais qu'elles auraient bien besoin de la pluie, que la sécheresse est grande, elle me dit aussi que Baptiste va leur lier la vigne le dimanche, ou enfin quand il peut. Ce sera tout de même un petit secours pour elles, ...
 J'ai eu aussi des nouvelles de Louis, sa dernière lettre est du 25, aujourd'hui ça fait 8 jours ; elles y mettent toujours ce temps-là pour arriver, depuis qu'il est dans ce bon coin. Aujourd'hui je suis tout de même plus anxieuse que d'habitude à son sujet, car dans sa dernière lettre, il me disait avoir subi un bombardement épouvantable de la part des Boches ; ils ont eu des morts et des blessés dans la batterie, ils se sont abrités si bien qu'ils ont pu dans les caves de ce village où il était à proximité, mais les maisons ont été détruites au-dessus d'eux, et à chaque instant ils s'attendaient à être ensevelis. Aussi il m'a dit qu'il a passé la journée la plus terrible de sa campagne, n'espérant plus nous revoir, mais il ajoutait : les caves ont résisté cette fois-ci, mais si ça se renouvelle, je ne sais trop si nous serons en sécurité. Malgré cela, il me disait que le moral était remonté sitôt après l'alerte et qu'il était plus courageux que jamais. Tout de même il me tarde d'avoir d'autres nouvelles. Dans sa lettre du 20, il me disait que ça n'avait pas marché pour leur secteur ; l'aile droite et l'aile gauche étaient allées de l'avant, mais le centre où il se trouve c.à.d. CRAONNE avait trouvé une résistance acharnée et n'avait pu percer. Il me disait même que les mitrailleuses boches avait fait une véritable hécatombe de blessés, sans compter tant de pauvres malheureux qui jonchaient la crête pour ne plus se relever. Il me citait 8 régiments qui notamment ont été très éprouvés, et tous ces défilés de blessés ainsi que de prisonniers boches passaient devant leur batterie - l'unique route se trouvait là - aussi il dit que c'était un bien triste spectacle. Son régiment a été
relevé de là ; seuls le 5e groupe et le 4e sont restés pour maintenir le secteur. N'empêche que c'est le 24 au soir que les Boches leur ont fait cette distribution, même les communiqués parlent tous les jours de lutte d'artillerie dans ces parages, donc ce n'est pas si calme que ça encore.
 Le 23, j'ai envoyé un colis à Marius.Le même jour, il m'écrivait une lettre que j'ai reçue le 25 ; il me disait n'être pas encore monté en ligne et aller bien malgré tout. Depuis je lui ai écrit en lui envoyant 100 sous, j'espère qu'il me répondra pour m'accuser réception, soit du colis, soit des sous. Tante aussi ne l'oublie pas et je crois bien que c'est 10 frs qu'elle lui a envoyé vers le 12 ou le 15, et il est probable qu'elle en fera toujours ainsi. Marie lui a aussi envoyé 5 frs, ce n'est pas beaucoup, mais tout réuni, il n'est tout de même pas trop délaissé. De ce que je me sais mal, c'est d'avoir oublié de mettre un peu de tabac - dans le colis à Louis, je n'en envoie jamais, car il me dit être inutile, en ayant suffisamment - aussi je l'ai oublié pour Marius, à qui ça aurait fait plus de plaisir peut-être que les victuailles ; ce sera pour une autre fois.
 ...
 Si les permissions ont cours, Marius sera bientôt de la classe pour revenir, il n'en parle pas ; on n'expédie que le 5 pour 100, dit-on.
...
      Eugénie.


À l'arrière, aux Clairs Chênes.


- Vendredi 4 mai 1917 -

Nous arrivons aux « Clairs Chênes » à 4 h du matin, juste au moment où se déclenchait la canonnade furieuse qui devait accompagner le coup de main opéré par le 81 e : 3 minutes après les premiers coups de canon, la section Franche renforcée d’une quinzaine de poilus devait faire irruption dans les tranchées ennemies. La canonnade reste furieuse pendant ¾ d’heure. En disant la Sainte Messe aussitôt après mon arrivée, je demande à Dieu de protéger tous nos chers soldats. Repos jusqu’à midi.
On connaît déjà le résultat du raid exécuté au Mort-Homme : 7 prisonniers boches, 2 tués et 7 ou 8 blessés chez nous ; beaucoup d’ennemis n’ayant pas voulu se rendre ont été tués sur place. Nous voyons passer 3 autres prisonniers faits par le 143 à la cote 30.
Le temps est splendide, la nature toute en fête : c’est bien le printemps délicieux qui suit son cours malgré la guerre. A 6 h 30, réunion du soir avec prière et chapelet. A la sortie, nous allons avec M. Dufeu dans les bois cueillir deux bouquets de primevères pour orner notre chapelle.

- Samedi 5 mai 1917 -

Sainte Messe vers 6 h 30. Nous apprenons dans la journée que quelques malencontreux obus ont tué sept soldats dont 2 de notre compagnie qui se trouve pour 3 jours aux « Bois Bourrus ». Ils ont été surpris par un avion au moment où ils étaient rassemblés à la coopérative de Germonville. Il y a en outre 5 ou 6 blessés et 14 chevaux tués. L’abbé Tersy est descendu ce matin avec son bataillon.

- Dimanche 6 mai 1917 -

Je dis ma messe à 7 heures. M. Dufeu dit celle de 9 h et prêche : bonne assistance, mais diverses occupations retiennent hors de la chapelle bon nombre de Poilus, la vaccination en particulier ; c’est désespérant. Rien de spécial dans la journée.

- Lundi 7 mai 1917 -

La 6e Compagnie descend ce matin du « Bois Bourru » où elle est remplacée par la 7e. Visite de Labadie.
On nous annonce une revue pour demain : il faut aller la passer à 8 km d’ici. C’est le général d’armée qui doit la passer. Préparatifs en conséquence faits sans enthousiasme, car on n’est plus touché par ces sortes de manifestations. Notre 6e compagnie en particulier va perdre de ce fait le bénéfice de 2 jours de repos sur 3. Il faut reconnaître que ce n’est pas raisonnable.

- Mardi 8 mai 1917 -

Réveil à 4 h pour partir à 5 ; je ne puis en conséquence célébrer le saint Sacrifice. Le temps sombre et pluvieux nous est pourtant favorable. Il ne pleut pas et nous n’avons pas de la poussière, mais la marche est très longue, nous traversons de nombreux villages : Rampont d’abord, Souhesmes la Grande et la Petite etc…
Nous arrivons vers 8 h à destination. La revue doit se passer dans une vaste conque dont le sol est bien détrempé. A notre arrivée, nous trouvons déjà rassemblés sur le terrain un escadron de cavalerie et deux batteries d’artillerie. La revue se passe avec tout le branle-bas habituel : remise de décorations avec le cérémonial ordinaire, faite par le général commandant la II e Armée, c’est surtout très long et partant pénible. A la fin, défilé devant le général et tout son état-major. C’est pourtant la partie la plus intéressante parce qu’on reprend le chemin du retour ! Pas de pluie. A 12 h nous approchons des « Clairs Chênes ».
Repos dans la soirée. Visite de l’abbé Palayret, partant en permission, très agréable.

Montée en 2e ligne.

- Mercredi 9 mai 1917 -

Rien à noter. Nous montons en ligne le soir, le 122e va relever le 342e à la Cote 304. Ma compagnie reste au P.C. 320 (colonel) en réserve pendant 4 jours. Les Boches sont un peu bruyants pendant la relève : ils nous font 2 tués et 1 blessé grave au 3e bataillon.
Je loge avec M. Dufeu, nous aurons tous deux beaucoup plus de facilités pour nous acquitter de nos pieux exercices.

Lettre de Marius à son frère Ernest.

le 9 mai

Cher Frère,


 Je réponds à ton aimable lettre que je viens de recevoir et qui m'a causé un très grand plaisir de te savoir en bonne santé, et puis à cause de notre déménagement, j'ai été sevré de lettres depuis 8 jours, tu parles si elles sont les bienvenues, surtout que je m'ennuie fort. C'est vrai qu'on a réussi à être une bande de copains de l'ambulance, depuis le temps qu'on vit ensemble, on peut compter l'un sur l'autre, ça fait que le temps passe plus vite.
 Ici c'est le filon, on ne nous embête pas énormément. L'exercice, c'est de l'amusement. Depuis que je suis là, j'y ai été deux fois, depuis je reste pour nettoyer la baraque et faire quelque corvée ; ce n'est guère brillant, j'avais rêvé plus haut, mais je vois que je ne deviendrai jamais un grand homme, tant pis, je me contente de ma modeste condition. Je sers la patrie comme je peux, ou plutôt comme on me le commande. Je suis toujours au 00
(?), on doit attendre que le régiment soit relevé, pour nous envoyer prendre la place des manquants, et ils sont nombreux à ce qu'il paraît. Quoiqu'on soit dans un vilain patelin où on ne trouve rien, ça ne me presse pas trop d'en démarrer.
 Y a bien une Coopérative divisionnaire, mais tu sais comment on les prend d'assaut. Je n'ai jamais eu le courage d'aller affronter ce combat. Y a du pinard tous les 8 jours et il n'y reste pas longtemps. Du vin bouché à 4F50, y en a toujours. Tu parles s'il faudrait être rupin pour se rincer la dalle avec ça ! Aussi j'ai pris un billet d'abonnement à la pompe, et là je peux me désaltérer à mon aise et à tout moment encore, surtout en ce moment qu'il faisait chaud.
 La croûte est bonne et l'appétit pas énormément. Ma santé est toujours fort bonne quoique j'aie la moitié de la gueule enflée par un abcès dentaire. Tu parles d'un beau tableau, je serais capable de faire peur aux Boches. Ça ne me fait pas mal, j'ai un tas de chicots dans la bouche qui auraient besoin d'être nettoyés, mais je crains trop la souffrance. J'en ai trop vu sur les autres.

Il faut bien que je m'arrête de te dire des bêtises. J'espère que ma lettre te trouvera en bonne santé, du moins je te le souhaite, ainsi que bon courage.
 Je t'embrasse affectueusement.
       Marius.

- Jeudi 10 mai 1917 -

Sainte Messe à 7 h 30. Journée très chaude aussi on ne fait pas grand-chose.

- Vendredi 11 mai 1917 -

Rien à signaler. J’attends impatiemment des nouvelles de mon frère Marius versé depuis déjà plusieurs jours au 46e d’Infanterie.


- Samedi 12 mai 1917 -

Rien à noter.

Lettre de Marius à son frère Ernest.

samedi le 12 mai 1917

Cher Frère,


 Je réponds à tes aimables lettres qui m'ont causé autant de plaisir l'une que l'autre de te savoir toujours en bonne santé, c'est bien l'essentiel pour supporter ces temps si durs. J'espère qu'il en sera toujours de même quand tu recevras mon bout de papier. Pour moi, ça va toujours pareil. Nous montons demain rejoindre le régiment qui est au repos pour 8 jours et il faudra probablement aller remettre ça, mais je ne me démonte pas pour ça. J'espère bien que toute ma chance ne m'aura pas plaqué, surtout que je voudrais bien aller en perme encore un coup, après, ma foi, tant pis, la vie ne promet pas d'être si belle que ça. Naturellement il ne faut pas être égoïste, et notre bonne mère ne serait pas ... tant que ça, mais elle en a vu bien d'autres pour nous faire grandir... et beaucoup de soucis, c'est la récompense du pauvre, d'habitude, comme tu me le dis sur la lettre que je viens de recevoir.
 J'ai été assez surpris de voir que tu m'annonces 100 sous et qu'ils n'y sont pas, quoique ça m'est arrivé dernièrement, mais là au moins j'ai pas reçu la lettre, ça fait moins mal au cœur. Il ne te faut pas croire tout de même à cause que je te blaguais l'autre jour à cause que tu allais toucher du "pèze" en masse, ce n'était pas du tout pour t'en soustraire. Je ne sais pas dire les blagues pour s'amuser, comme tu le fais, toi, sur tes bonnes lettres. Mais aussi, je prends la grande résolution quand je t'écrirai de ne te dire que des choses sérieuses.
 Ici pas la peine d'avoir des sous, pinard tous les 4 ou 5 jours à 36 sous, à la coopé 26 et tout est excessivement cher. Il faut bien que je m'emmène quelque chose pour "becter".
 Tu me demandes si j'aurais besoin de bandes ; pour ça, j'en suis muni. Quant à tes guêtres, tu pourrais les envoyer chez nous ; si j'y reviens, je les prendrai, ce sera pour l'hiver.
 Bonne santé et bon espoir. Je t'embrasse affectueusement.
       Marius.


- Dimanche 13 mai 1917 -

Je célèbre ma messe dans la salle à manger du colonel à 9 h. Un certain nombre d’officiers y assistent, peu de Poilus, ce lieu ne leur convient pas, ils s’imaginent que c’est pour le colonel qu’on célèbre. Celui-ci cependant serait enchanté qu’un plus grand nombre y assistent…
(Paragraphe suivant illisible)

Montée en première ligne.
Nous montons en ligne pour aller relever la 6e à la Croix de Fontenay. Aucun incident. Je m’installe au P.C. Netter.

- Lundi 14 mai 1917 -

Je célèbre le Saint Sacrifice au P. S. sans servant. La journée est calme. Nous organisons l’entrée de notre P.S.

- Mardi 15 mai 1917 -

Rien de spécial à noter. Je reçois de bonnes nouvelles de mon frère Marius.

- Mercredi 16 mai 1917 -

Rien à noter en dehors des affaires extérieures à notre secteur. Affaires d’Aisne et de Champagne dont le résultat est connu et peu brillant, affaires de Russie, etc…J’aime mieux  ne rien dire dans mon journal…

- Jeudi 17 mai 1917 -

Dernière journée passée en ligne. Relève vers 10 h du soir. Nous revenons au P.C. 320. Grâce à Dieu, notre compagnie n’a subi aucune perte, la 6e compagnie qui nous relève a malheureusement eu un tué dans la matinée du vendredi.

*** FIN DU CARNET N° 10 ***


Lettre de Louise à son frère Ernest

Capdenac le 17 mai 1917,

Bien cher frère,

En arrivant, j’ai trouvé ta bonne lettre sous la porte, et bien qu’il soit onze heures, je ne peux pas renvoyer à demain pour t’écrire, car les minutes de la matinée me sont très précieuses pour arriver à faire mon travail, et parfois on renvoie toujours la correspondance, et pourtant je comprends que tu dois attendre une lettre de moi avec impatience.
Enfin laisse-moi te dire que je continue toujours mon métier. Je suis très bien habituée parce que je ne fais rien, presque rien, je suis utile dans ce train comme la 5 ème roue d’une voiture. Je ne suis pas encore montée au frein, je reste toujours dans le fourgon des marchandises où on est pas trop mal. Parfois on est un peu secoué, mais on s’y habitue. Je croyais que ça me donnerait des maux de tête et il n’en est rien. Depuis que je suis là, je n’ai pas eu le moindre malaise. J’ai bon appétit, et puis on est au bon air. Je t’assure que quand nous arrivons à Rodez, nous avons le goût de souper, quoiqu’il ne soit que 5 h ½ . Nous ne
sommes que trois de Capdenac ; je suis avec deux vieux qui sont bons pour la retraite ; ils sont très sérieux et puis très gentils pour moi. Partout je suis bien vue parce que tous savent le malheur que j’ai eu et ils ont pitié pour moi. Le chef de gare n’a pas bien fait son devoir en me donnant cet emploi, tout le monde le blâme parce qu’il m’y a presque forcée, mais j’ai fait une demande à l’entretien pour nettoyer les voitures, et dès que j’aurai la place, je lui dirai merci de la place de serre-frein, parce que l’été ça va bien, mais l’hiver il paraît qu’une femme ne pourrait pas faire ce travail, tous les hommes le disent, mais maintenant qu’il fait bon, j’y resterai jusqu’à ce que j’aurai une autre place. D’ailleurs je peux y tenir puisque je ne fais rien, et j’aurai bientôt fait un mois, ça me fera une centaine de francs. Nous avons 3 jours de repos par mois, mais nous ne sommes pas payés les jours que nous ne travaillons pas.
 J’ai toute la matinée pour moi, de ce fait je ne laisse pas grand chose à faire à la maison, et puis le dimanche je peux aller à la messe. Quant aux petits, ça ne les change en rien, je les ai toujours chez les frères, le dimanche ils vont à messe et vêpres comme si j’y étais, la semaine à l’école jusqu’à 6 h le soir, et puis la voisine s’en occupe, après elle me les couche. Ils sont très bien soignés et bien contents, ils ne se plaignent de rien, et il ne leur fait pas du tout de peine, comme ça je m’en vais tranquille ; les premiers jours, ça me faisait bien de la peine de les quitter, mais enfin on s’habitue à tout, et puis c’est pour eux que je travaille, pour leur tenir du pain.
 Je vois Baptiste presque tous les jours, mais on ne se parle pas, il va travailler. Maman est venue me voir deux fois à la gare, mais malheureusement il n’y a que 2 minutes d’arrêt.
Elles se portent bien toutes les 2, Maman m’a apporté 50 frs pour donner à M. Couderc, j’attends à la fin du mois pour lui donner les autres 100 frs, ce sera réglé pour une autre année, j’aiderai ainsi la pauvre Maman. J’ai touché les 3000 frs, j’ai pris des bons de la Défense pour 6 mois, on m’a donné 75 frs d’intérêt tout de suite. Encore, je n’ai rien touché de ma pension et, tu sais, je suis heureuse d’avoir touché ces quelques sous que j’avais, en attendant autre chose arrivera. Donc ne te fais pas de mauvais sang pour moi. Vous autres, vous êtes plus à plaindre que moi, vous qui êtes toujours au danger.
 Ici nous avons eu beau temps durant quelques jours, mais maintenant nous revenons avoir la pluie qui gênerait bientôt.  Les petits t’envoient leurs plus tendres caresses, ils demandent toujours votre retour à tous. Je t’embrasse bien fort.    Louise.



Suite du récit : Mort-Homme #4



 
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